25 novembre 2010

Au Cambodge, les petites mains du textile

Pierre Manière

Trait de sparation

A Phnom Penh, 4.000 cambodgiennes fabriquent des chaussures dans les usines du chinois Shoe Premier. Employées depuis dix ans, parfois plus, elles sont les premières à subir les effets de la crise.



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Hoy, 32 ans, dans sa chambre couverte de posters, après sa journée de travail.

Il est 18 h 30, Hoy achève sa journée de travail à l’usine chinoise Shoe Premier, à Phnom Penh, la capitale du Cambodge. Vêtue de la chemise bleue réglementaire, les cheveux noués, la jeune femme prend la direction de baraquements en contreplaqué, situés à quelques centaines de mètres des ateliers de confection. Partout, des détritus, des cannettes rouillées, des sacs en plastique, jonchent le sol. Dans les allées mal éclairées, elle enjambe les flaques jusqu’à sa porte, sandales à la main. « Environ 300 ouvrières vivent ici ».

Pour toute richesse, Hoy possède dans son studio de 15 m2 un petit téléviseur, protégé de l’humidité par une bâche en plastique. Ses murs sont couverts de dizaines de posters de nourrissons et de chanteuses de pop locale, découpés dans les magazines people. « Mes rêves de petite fille », sourit la jeune femme d’une trentaine d’années qui, sans illusions, enchaîne : « Les posters permettent aussi de cacher les traces de moisi sur les murs. Je dois payer 30 dollars par mois pour habiter ici, soit 4 dollars de plus que l’an passé. Tout a augmenté : le loyer, l’eau et l’électricité bien sûr, mais aussi la viande et le poisson. Je n’en mange presque plus. »

Si le coût de la vie a grimpé en flèche, son salaire n’a pas suivi. Il oscille entre 70 et 80 dollars par mois, en fonction des heures supplémentaires. Cela fait douze ans qu’Hoy travaille chez Shoe Premier. Divorcée, elle est mère de deux enfants, hébergés par sa famille dans la province de Kandal, en périphérie de la capitale. Ses parents peinent à nourrir les enfants de Hoy : « Avant, je leur envoyais jusqu’à 30 dollars par mois ; je n’en ai plus les moyens. Je ne les ai pas vu depuis deux ans, je n’arrive pas à économiser assez pour leur rendre visite. »

Difficile de tenir le rythme

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A la sortie de l’usine Shoe Premier, à Phnom Penh

Comme la majorité des 4 000 ouvrières de l’usine, et plus largement, des 300 000 petites mains du Royaume, Hoy s’est installée dans la capitale par nécessité, pour trouver un emploi. « J’avais 20 ans lorsque je suis arrivée à Phnom Penh en taxi collectif, se rappelle-t-elle. C’était la première fois que je me rendais dans une ville aussi grande. Je ne connaissais personne, je n’avais ni argent, ni qualification. À l’usine, ils s’en fichaient, j’ai tout de suite pu avoir un poste. »

Autrefois « heureuse d’avoir une situation », Hoy est aujourd’hui en colère contre ses employeurs, « qui veulent maintenir les salaires au plus bas malgré les manifestations ». Depuis la crise de 2008 et la vague de licenciements qui a suivi, le ras-le-bol des petites mains est monté d’un cran. En septembre 2010, elles étaient 150 000 à faire grève selon les syndicats, pour réclamer une revalorisation du salaire minimum de 55 à 93 dollars par mois. Soit un montant bien supérieur aux 61 dollars mensuels mis en place au début du mois d’octobre.

Les ouvrières se plaignent aussi d’un durcissement des conditions de travail dans les ateliers. « Depuis deux ans, les cadences sont de plus en plus soutenues », dit Sok, une ouvrière de 24 ans. Originaire de la province de Kandal tout comme Hoy, elle partage un studio avec Tha et Phan, deux amies d’enfance, dans un compartiment chinois près de Shoe Premier. Le regard timide, flottant dans un tee-shirt trop large, elle insiste : « Les collègues les plus pauvres ont du mal à tenir le rythme. Certaines sautent le repas du midi pour mettre de l’argent de côté, et s’évanouissent parfois devant leur machine à coudre. »

« Mon salaire ne suffit plus »

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Sok, 24 ans, ouvrière, envoie 50 dollars par mois à ses parents.

Sa colocataire, Tha, affirme être plusieurs fois tombée malade depuis ses débuts à l’usine, il y a trois ans. « Mon salaire ne suffit plus à acheter les médicaments et à vivre correctement ».

Pour sortir la tête de l’eau, de nombreuses ouvrières décident de se prostituer. Sok avoue fréquenter régulièrement « un restaurant-maison close » de la capitale. Avec trois clients par semaine, à raison de 20 dollars la passe, elle peut gagner aux alentours de 200 dollars par mois. « C’est plus du double de mon salaire à l’usine... » Sok n’a pas honte de vendre son corps. Elle est même fière de pouvoir envoyer 50 dollars par mois à ses parents. D’après elle, ceux-ci n’arrivent plus à vivre de la culture du riz, à cause de la sécheresse qui sévit depuis trois ans.

« Un peu gênée » par le choix de son amie, Tha hésite à l’accompagner au « restaurant » pour compléter ses revenus : « Les grèves n’ont servi à rien, il n’y a pas d’avenir à l’usine. »



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  • Bonjour,

    Bravo pour cet article très touchant ! Moi-même ayant des origines cambodgiennes, je trouve révoltant la façon dont sont traitées ces pauvres femmes.
    Leurs situations ont -elles évoluées depuis ?
    Les conditions sont-elles les mêmes dans toutes les usines au Cambodge ?

    Bon courage et bonne continuation

    Chris 2 février 03:26
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