
- ©Emad Burnat
Ses premiers mots sont « mur », « cartouche » et « armée ». Gibreel est né en 2005 dans le village palestinien de Bil’in, en Cisjordanie, à deux pas de la frontière israélienne. Avant trois ans, il a déjà respiré des gaz lacrymogènes et sait que l’oignon en calme les effets.
Son père, Emad, a toujours vécu de la terre. « Elle est ce qui nous unit », dit-il. A la naissance du garçon, il achète une caméra pour immortaliser l’arrivée dans la famille d’un quatrième enfant. Il filme les premiers sourires, les gazouillis, jusqu’au jour où son regard dévie : dans les champs d’oliviers, des ingénieurs israéliens s’activent.
Quelques semaines plus tard, une clôture de cinq mètres se dresse à la place des arbres ; bientôt, une partie des champs est de l’autre côté de la clôture. Le mur érigé par Israël, officiellement pour « sécuriser » de nouvelles colonies, viole la « ligne verte », qui sépare l’Etat juif des territoires palestiniens depuis 1949. Le village d’Emad entre en résistance. Alors que son fils grandit au pied du mur, le paysan se fait cameraman. L’histoire de l’enfant devient celle d’un bras de fer entre David et Goliath.

- ©Emad Burnat
Cinq ans durant, Emad filme la lutte non-violente des villageois, les pluies de grenades lacrymogènes répondre aux pancartes, les coups de feu répliquer aux cailloux, l’emprisonnement de trois de ses frères, les descentes de soldats la nuit pour arrêter des adolescents lanceurs de pierres et les enfants crier : « We want to sleep ».
Les villageois de Bil’in emportent une première victoire : en 2007, la Cour suprême israélienne ordonne la démolition de la clôture. Rien ne se passe, mais Bil’in fait des petits. Les communes voisines s’organisent à leur tour. Lors d’une manifestation de soutien à l’un de ces villages, où un habitant est mort sous les balles, Emad filme de loin une scène au-delà de l’imaginable. Deux soldats israéliens entourent un manifestant, calme et isolé. Sans raison apparente, l’un des militaires le met en joug et lui tire dans la jambe, à bout portant.

- ©Emad Burnat
La construction du mur s’accompagne de celle de nouvelles colonies. Illégales, même au regard de la loi israélienne, elles s’établissent en deux temps : des caravanes installées de nuit d’abord, avec le soutien tacite de l’armée, puis des constructions en dur. Les villageois de Bil’in ripostent en installant à leur tour une caravane sur leurs anciennes terres. Il ne faut que quelques heures aux soldats de Tsahal pour trouver une grue et la retirer. Emad est là, aussi, ce jour-là. Ses images dérangent. Le paysan appelle son film Five broken cameras, en référence aux cinq caméras brisées pendant le tournage. Deux d’entre elles lui ont probablement sauvé la vie en essuyant des balles à sa place.
En 2010, Israël démarre la construction d’un nouveau mur, de ciment cette fois, à quelques centaines de mètres du premier. La clôture du champ d’oliviers est démolie l’année suivante, mais pour les 1800 habitants de Bil’in, la victoire a un goût amer. Lors d’une manifestation, Phil, un géant au sourire d’enfant, éternel optimiste, s’est fait tiré dessus et il est mort. Il jouait souvent avec les gamins. Le fils d’Emad a du mal à s’en remettre. Son regard curieux a perdu de son éclat. Alors que son père répare la voiture, il demande : « Papa, pourquoi tu ne tues pas les soldats ? » Son père le regarde : « Pourquoi veux-tu que je leur fasse du mal ? » L’enfant, qui n’a pas encore cinq ans : « Parce qu’ils ont tué Phil. »
Mathilde Boussion

Five broken cameras sera diffusé mardi 9 octobre à 20h35 sur France 5.
Le film était également à l’affiche du Printemps du cinéma arabe, qui s’est déroulé du vendredi 28 au dimanche 30 septembre 2012 au cinéma La Clef, 34 rue Daubenton, dans le Ve arrondissement de Paris. Organisé par l’Association du cinéma euro-arabe, le festival offrait aussi l’occasion de découvrir le documentaire Le thé ou l’électricité , dont nous avions parlé ici. Un documentaire qu’on retrouvera au sommaire du prochain numéro de XXI.
Toutes les informations : www.cinemalaclef.fr








