4 mars 2013

Conrad au Congo

Trait de sparation

Un récit graphique raconte les mois éprouvants passés par Joseph Conrad lors de sa remontée du fleuve Congo, qui ont inspiré le célèbre roman de l’écrivain, « Au cœur des ténèbres »



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© Tom Tirabosco, Christian Perrissin

Kongo est une histoire de marins contrariés. Christian Perrissin, Haut-Savoyard passionné par la marine, profite de son service militaire dans les années 1980 pour naviguer sur le Pacifique : il se découvre «  un mal de mer incurable », rejoint les Beaux-Arts d’Annecy et devient scénariste pour la télévision. Pour tromper son ennui, il dévore des récits de voyage. La figure de Joseph Conrad, autre marin déçu, auteur du roman Au cœur des ténèbres, nourrit peu à peu un projet d’album biographique : capitaine au long cours, l’homme est l’aventurier que le scénariste a toujours rêvé d’être.

« Je voulais m’approcher de l’humain, raconter son expérience au Congo, qui a servi de base au roman. M’accrocher à ce qui s’est vraiment passé et rendre hommage à cet homme que j’admire tant. » Avec son confrère illustrateur, Tom Tirabosco, Christian Perrissin plonge dans les archives et les biographies de Conrad.

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© Tom Tirabosco, Christian Perrissin

Au printemps 1890, celui qui s’appelle encore Jozef Konrad Korzeniowski, aristocrate polonais devenu capitaine de la marine britannique, vient d’être embauché par une compagnie belge pour prendre le commandement d’un bateau à vapeur et remonter le fleuve Congo. « Soyez sans crainte, lui dit-on, tout ce qui se réalise au Congo a pour but premier le développement du territoire et l’émancipation des populations. »

Un premier bateau le conduit jusqu’à Boma, alors capitale de l’ « État indépendant du Congo ». Puis il doit marcher pendant plus d’un mois, accompagné d’une trentaine de porteurs, pour rejoindre Kinshasa et le fleuve. L’époque est rude pour les aventuriers ; la malaria assomme son voisin.

Quand il embarque enfin sur le Roi des Belges, Jozef Konrad Korzeniowski s’enfonce dans un cauchemar : le fleuve est dangereux, chacun risque sa peau mais le pire est la mentalité colonialiste et raciste de ses compagnons, « de sordides aventuriers, des téméraires sans vaillance, des cupides sans audace, des cruels sans courage ».

« Nous sommes en Afrique, mon cher !, lui rétorque-t-on. Notre morale bourgeoise cesse d’exister aussitôt les portes du continent franchies. » L’objectif n’est plus « de participer à une grande œuvre civilisatrice » mais bien de vider un territoire de ses richesses et de s’adonner au trafic d’ivoire, quitte à massacrer les populations indigènes. Constat éculé aujourd’hui, ravageur à l’époque.

Le dessin de Tom Tirabosco, « du noir et blanc, pour laisser apparaître le gris, l’ombre et le doute », rend patente la désillusion progressive du personnage. Quelques années après son retour en Europe, le marin dégoûté devient écrivain ; Jozef Konrad Korzeniowski fait place à Joseph Conrad. Il publie Un avant-poste du progrès, premier roman basé sur ses souvenirs d’Afrique, puis Au cœur des ténèbres, en 1899.

« Je crois que Conrad ne s’est jamais remis de sa culpabilité. Même critique, il a participé à cette entreprise de pillage qu’est la colonisation : il ne se l’est jamais pardonné. » Pour Christian Perrissin, le héros a vécu : un homme éprouvé s’est dessiné derrière l’aventurier, l’admiration a laissé place à la tendresse.

Marion Quillard

Kongo, le ténébreux voyage de Josef Teodor Konrad Korzeniowski


Récit de Christian Perrissin
Dessin de Tom Tirabosco
176 pages, 24 euros
À PARAÎTRE LE 7 MARS



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