6 février 2012

Les coups de coeur du lundi

Drôle d’Oiseau

Trait de sparation

Ils sont handicapés mentaux et jouent Brecht, Shakespeare, Racine… La compagnie de l’Oiseau-Mouche, improbable, se pose à Paris pour quelques représentations.



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© Frédéric Iovino

Mais comment fait-il, le gringalet, pour débiter la langue si dense de Valère Novarina ? Comment fait-il pour habiter la scène, le rôle, les mots, le théâtre tout entier, avec ses trente-deux kilos tout mouillés ? Et ce monologue, ahurissant, quinze minutes sans respirer, comment fait-il pour sortir de ce corps de freluquet ?

Ah, monsieur est autiste, en plus ? Le metteur en scène, Cédric Orain, le glisse entre deux envolées sur les textes de Valère Novarina. Il n’en est pas très sûr. Et de toute façon, ça ne l’intéresse pas. Les comédiens sont handicapés mentaux, mais ce n’est pas le propos. Ici, on parle théâtre.

Pas question, non plus, de parler d’art-thérapie. À l’Oiseau Mouche, on bosse, point. La compagnie est devenue, en 1981, le premier Centre d’aide par le travail (CAT) artistique de France. D’habitude, les handicapés font du conditionnement ou du paysagisme. Eux font du théâtre, en salariés, comme les membres de la Comédie française. Un statut d’exception pour des comédiens d’exception.

“Faut des acteurs d’intensité, pas des acteurs d’intention.”

Valère Novarina, Lettre aux acteurs

Sortir du corps, la dernière création de la compagnie, pétrifie ou libère, c’est selon, mais elle est physique, viscérale, incarnée. Elle parle de l’acteur, de ses tripes, de son corps sur scène. Les textes de Valère Novarina résonnent dans ces corps-là, un peu abîmés, un peu malades, avec une intensité remarquable. « Ils font du bien au texte, dit Cédric Orain, et le texte leur fait du bien ».

C’est la première fois que Clément Delliaux, trisomique, a du texte justement. Il a 24 ans, une coupe au carré et une tête qui part régulièrement vers l’arrière. Jusque-là, il faisait de la figuration ou du théâtre de geste. Il symbolise à lui seul le parcours de l’Oiseau Mouche, né à Roubaix en 1978, de la volonté d’un homme, Hervez Luc, qui avait d’abord intégré des handicapés à son atelier de mime : la conquête des mots. Ce qui semblait impossible à ce premier directeur, le texte, long, ardu, classique, est aujourd’hui acquis. Les vingt-trois comédiens de la compagnie ont joué Beckett, Pirandello, Racine, Shakespeare, Brecht, Homère… et n’ont plus grand-chose à prouver.

« L’étape de mémorisation du texte dure plus longtemps qu’avec d’autres comédiens mais pour moi, le rapport à l’acteur est le même, les blocages sont les mêmes, explique Cédric Orain. Malgré leurs fragilités, ces acteurs sont des comédiens solides sur le plateau. Le théâtre, c’est leur métier. »

« On est acteur parce qu’on ne s’habitue pas à vivre dans le corps imposé. (…) Si on se retrouve un jour dans le théâtre c’est parce qu’il y a quelque chose qu’on n’a pas supporté. »

Valère Novarina, Lettre aux acteurs

Des comédiens de l’Oiseau Mouche cherchent à transmettre à leur tour l’amour du plateau. Depuis la rentrée, l’un d’eux, Vincent Lefebvre, assure l’option théâtre du lycée Baudelaire de Roubaix. Avec les Terminales, il prépare Hamlet.

Le week-end dernier, à Paris, il animait un atelier avec des comédiens amateurs. Personne n’a su ce qui ne tournait pas rond chez lui, hors de question d’en faire un préambule. Et à voir les gens se rouler par terre, danser de manière incongrue ou imiter le chamois, on a presque oublié : qui est « différent » ?

Marion Quillard

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© Frédéric Iovino

Cédric Orain, metteur en scène :

«  Ça fait deux ans que j’essaie de sortir le corps. Deux ans qu’on travaille avec Florence, Valérie, Clément, François et Lothar. Deux ans pour mâcher, manger les textes de Valère Novarina que j’ai regroupés et taillés pour eux, que j’ai taillés pour eux ça veut dire que j’ai d’abord pris le temps d’écouter leurs bizarreries, leurs étrangetés, leurs fragilités, leurs colères, leurs pleurs, leurs bouderies, leurs caprices, leurs blagues, leurs caractères de cochon, leurs douceurs, leurs corps et leurs âmes, mais au théâtre, le corps et l’âme c’est pareil non ?

J’ai donc pris le temps de les écouter, au tout début, avant de travailler comme des fous, des acharnés de je ne sais quoi, on a commencé par ne pas travailler, par bavarder, par perdre du temps, par ne rien faire, et dans ce temps où ils se dévoilaient pudiquement, je les dévorais furieusement. C’est pendant ce temps de l’humain, et ce temps est pour moi fondateur de tout théâtre, que j’ai éprouvé pour de bon la seule véritable raison d’être de ce spectacle : faire sortir la langue de Valère Novarina des cinq corps là devant moi.  »

Retrouvez l’actualité de la Compagnie de l’Oiseau Mouche sur leur site Internet, ici.

Sortir du corps, à partir des textes de Valère Novarina (Lettre aux acteurs, Pour Louis de Funès et L’Opérette imaginaire), mis en scène par Cédric Orain,
À Paris, La Maison des Métallos, jusqu’au 12 février
À Villeneuve d’Ascq, La Rose des vents, du 14 au 17 février
À Saint André Lez Lille, Le Zeppelin, le 24 février
À Fécamp, Le Passage, le 15 mai



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