20 août 2011

Foot sans frontières

Prune Antoine

Trait de sparation

Alors que la fièvre du ballon rond enflamme l’Allemagne, une autre Coupe du monde réunit à Berlin des footballeuses venues de quatre continents. Quinze ans après le génocide rwandais, les joueuses du club Espérance y jouent la carte de la réconciliation par le sport



« Il n’y a que lorsque je joue au football que j’oublie que mon père est mort. » Grace Uwinesa, 18 ans, a le regard triste et des cheveux courts crépus qu’elle aime triturer entre deux entrainements. Il y a trois ans, courir après le ballon rond est devenu un plaisir, un « antidote » pour noyer certains souvenirs. Née au Rwanda, Grace fait cet été son premier séjour « en Europe », à Berlin, pour participer au festival Discover Football.

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Grace Nyinawumuntu, entraineuse de l’équipe rwandaise

Cette compétition alternative de football, créée à l’initiative d’un club du quartier multiculturel de Kreuzberg, entend sensibiliser le public aux problèmes rencontrés par les femmes du monde : inégalités professionnelles, violences conjuguales, pauvreté... Pour sa seconde édition, le festival a invité huit équipes. Parmi elles, les Israëlo-palestiniennes de Mifalot Hinuch, les Indiennes de Slum soccer, pratiquant du foot dans les bidonvilles de Bombay, ou encore des Afghanes de Kaboul.

« Le football n’est pas seulement un sport, c’est aussi un moyen de changer la société, pointe Marlene Assman, l’une des organisatrices. Le succès rencontré par la Coupe du Monde officielle de football féminin 2011 est un signe encourageant. C’est même une véritable revanche sur un univers sportif souvent macho. Des années 1950 aux seventies, le football féminin était simplement interdit en Allemagne. Soit on était une femme, soit on jouait au football... » Largement soutenu par les pouvoirs publics, la Fédération allemande de football et la Chancelière Angela Merkel, le festival Discover Football entend aller plus loin dans « l’affirmation des droits des femmes. »

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Claudine Murorunkwere, n°21

Sous les tilleuls du parc Victoria, un concert de samba improvisé résonne pour motiver l’équipe des filles brésiliennes, en peine face aux Camerounaises. Grace et ses copines rwandaises patientent sur les gradins du stade, assises entre une footballeuse en sari et une Palestinienne qui réajuste son voile. Elles ont jusqu’ici enchaîné les victoires.

Leur club, baptisé Espérance, sponsorisé par des donateurs internationaux et la FIFA, a été fondé en 1995 au lendemain du génocide rwandais. Les joueuses commencent à être assez connues au pays des mille collines. Elles y ont popularisé le football amahoro ( « pour la paix », en rwandais). Cette pratique originale s’inspire des règles du street football, lancé dans les années 1980 par l’ancien joueur colombien Andrès Escobar, afin d’éviter la guerre des gangs dans les quartiers de Bogota gangrenés par la drogue.

Dans le football amahoro, les équipes peuvent être mixtes, mais seules les filles ont le droit de tirer les buts. Un manière d’appliquer au ballon rond le principe de l’égalité hommes-femmes, désormais garanti par l’Etat rwandais. « Les umwari (les femmes qui attendent le mariage et restent à la maison), c’est fini ! Chez nous, les filles font des études, elles ne dépendent plus des hommes », lance en riant Passy, la gardienne de but, qui veut « continuer à jouer jusqu’à sa première grossesse. »

Au Rwanda, chaque match de football amahoro s’accompagne d’un débat. Les thèmes, très variés – querelles de voisinage, virus du sida... - sont donnés par les joueurs, retransmis par un speaker au public, et discutés sur le terrain en fin de partie. Le ballon rond, comme vecteur de communication.

Espérance est aussi une organisation humanitaire dont le but est « de rassembler les jeunes du pays, de créer un espace collectif », explique Donatien Nsengimana, son coordinateur. L’association qui compte 12000 membres de 8 à 35 ans, organise divers ateliers culturels et sportifs à travers le pays.

Certaines footballeuses sont d’origine hutu, d’autres tutsi, mais le mentionner est tabou. « We are one people, Rwandan people », (nous sommes un peuple, le peuple rwandais), martèle Noella, 19 ans, avant-centre de terrain, étudiante à Kigali. « Si les Rwandais n’ont rien oublié du génocide, la stratégie politique du gouvernement d’interdire toute mention à l’appartenance ethnique a porté ses fruits. Même si beaucoup reste à faire », estime Geert Scheuerpflug, un ancien coopérant allemand en poste à Kigali.

« Le sport aide notre pays à construire, et non plus détruire », dit Marcel Muhire, l’un des accompagnateurs d’Espérance. Cet auteur de 42 ans à l’allure élégante s’occupe de la division théâtre de l’organisation humanitaire. Plus jeune, il a voulu quitter le pays, mais il a aujourd’hui famille et enfants et trop de choses « à raconter ».

Entre deux matchs et le visionnage de la vraie Coupe du Monde, l’équipe d’Espérance a rencontré Angela Merkel. La délégation rwandaise a eu deux minutes, soigneusement chronométrées, pour s’entretenir avec la Chancelière et lui remettre un panier de victuailles, censé apporter « prospérité aux jeunes mariées ». Grace, Passy, Noella et les autres ont été un peu déçues de n’avoir reçu aucun cadeau en retour.

Les filles repartiront au Rwanda sans avoir vu beaucoup de rues berlinoises. Les instructions des organisateurs ont été strictes : « Il ne faudrait pas qu’elles ’oublient’ de monter dans l’avion. »

Reportage photo : Chiara Dazi



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