15 octobre 2012

Grands Reporters,
20 histoires vraies

Sacco, Guibert, Ferrandez, Tronchet, Stassen... L’ensemble des récits graphiques de XXI sont enfin publiés chez Les Arènes.



Longtemps, les auteurs de bandes dessinées ont travaillé rivés à leur table. Les nouvelles du monde leur parvenaient par les journaux ou une petite radio posée pas loin de la tasse à café. Enfermés, concentrés, ils gambadaient dans leurs histoires, tout en se laissant porter par les échos du monde qui toquaient à leur porte.

Ils n’ont pas ouvert tout de suite. La galerie de héros de papier créée par leurs aînés - Tintin reporter au Petit XXe, Marc Dacier à L’Eclair, Ric Hochet à La Rafale, Superman au Daily Planet, Spiderman au Daily Bugle, Guy Lefranc en journaliste indépendant… - les intimidait. Volontairement cantonnés en lisière, ils préféraient se jouer du journalisme à la manière du mythique héros de Hergé : « Bah, nous y songerons demain. Maintenant, allons dormir », lance Tintin dont l’élan « de faire un bel article » est terrassé en trois cases dans Au pays des Soviets.

C’est que la question, évidente, méritait sans doute réflexion : une oeuvre de bande dessinée peut-elle se concevoir comme « un bel article » ?

En préambule au Pays des Soviets, Hergé expose en 1929 son principe : « Le Petit XXe, toujours désireux de satisfaire ses lecteurs et de les tenir au courant de ce qui se passe à l’étranger, vient d’envoyer en Russie Soviétique un de ses meilleurs reporters : Tintin ! Ce sont ses multiples avatars que vous verrez défiler sous vos yeux chaque semaine ».

La voie tracée est précisée dans un Nota Bene à l’allure de clin d’oeil : « La direction du Petit XXe certifie toutes ces photos rigoureusement authentiques, celles-ci ayant été prises par Tintin lui-même, aidé de son sympathique cabot, Milou ».

De photos, il n’y en a bien sûr aucune ! Et pour cause, Hergé ne s’est jamais rendu en Russie Soviétique. Son dessin totalement épuré du Pays des Soviets représente un reporter en apesanteur porté par ses seules aventures, hors de tout détail tiré du réel. Plus tard, les traits s’affineront, les cadres se rempliront et les décors nourris d’une importante documentation s’enrichiront. Sans, toutefois, jamais franchir la ligne du réel.

Avec Tintin, Hergé se pose en romancier du journalisme. Les « avatars » de son reporter évoluent avec le bruit du monde qui frappe à la porte, mais celle-ci reste close. Hergé effleure, sans plonger.

Telle sera la règle des années durant. Le journalisme est un prétexte qui permet de façonner des héros, de justifier leurs aventures et de légitimer un regard affranchi de toute contrainte et exigence, si ce n’est celles - déjà nombreuses - de l’oeuvre qui doit s’imposer. Née aux XIXe siècle, la bande dessinée reste encore tenue pour un art « mineur ». Son rapport texte-image - « Les dessins, sans le texte, n’auraient qu’une signification obscure ; le texte, sans les dessins, ne signifierait rien », disait le créateur du « neuvième art », le suisse Rodolphe Töpffer - déroute de nombreux lecteurs, jusqu’aux années 1960 qui marquent un tournant.

La génération du « baby boom » est celle qui s’empare de la bande dessinée. Portés par l’élan du public, les « dessinateurs de petits Mickey » s’affranchissent pour investir de nombreux champs inexplorés : le roman social, le documentaire, les sciences, l’actualité… Dans ce jaillissement d’énergies, Art Spiegelman ouvre avec fracas la bande dessinée au documentaire historique. Son Maus lui vaut un Pulitzer en 1992.

Un autre Américain, d’origine maltaise, poursuit l’effort et brise le verrou de la porte du monde. AvecPalestine, publié au début des années 1990, Joe Sacco s’empare du réel pour le mettre en dessins. Journaliste de formation, il passe des semaines en Palestine avant de s’attacher à sa table de travail pour raconter et témoigner. A son art graphique, il additionne l’exigence de l’enquête, du constat et des propos entendus. Il n’invente pas un personnage de journaliste, il l’est. Il ne crée pas une situation, il la restitue. Il n’imagine pas un décor, il est de plain-pied dans la vie.

La sidération est certaine. En se saisissant du réel, la bande dessinée sort de sa bulle. Les « comics » entrent dans l’âge adulte - quitte à choquer ceux qui prennent le mot « comics » au pied de la lettre - et s’inventent une nouvelle vie. Pour raconter le monde, les auteurs sortent de leurs cases de papier.

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© Grands reporters, 20 histoires vraies, Les Arènes - XXI, 654 pages


Emmanuel Guibert franchit en 2000 une nouvelle étape en publiant Le Photographe. Avec son compère, le photoreporter Didier Lefèvre, il fond dans son oeuvre « les photos rigoureusement authentiques » dont Hergé se revendiquait par un clin d’oeil. Les tribulations du Photographe en Afghanistan sont un récit de première main, construit et agencé avec rigueur et générosité. On y partage une expérience de la réalité.

Au même moment et par un cheminement différent, Jean-Philippe Stassen se saisit également du monde. Dans Déogratias, publié en 2000, il propose une lecture du drame rwandais, théâtre du dernier génocide du XXe siècle. Exigeant, passionnément attaché au pays, le dessinateur belge y a passé des mois avant d’oser se lancer dans l’aventure.

Les démarches sont différentes, les approches aussi, mais l’objet est identique : Sacco, Guibert et Stassen portent la bande dessinée vers le récit du monde.

S’ils ne sont pas étiquetés journalistes, ils en ont les principales caractéristiques, dont une essentielle : l’honnête curiosité.

Les signataires de cette anthologie de BD reportages partagent tous ce trait. C’est en auteurs curieux qu’ils se sont frottés au monde. Mois après mois, année après année, pendant cinq ans, ils ont sillonné la planète, du plus près au plus loin. Chaque trimestre, la revue XXI a publié le fruit de leurs travaux.

En leur compagnie, pas après pas, nous avons exploré les sentiers escarpés du reportage en bande dessinée, et avons trouvé un vrai bonheur. Il y eut des tâtonnements, des difficultés, des impondérables mais, toujours, l’envie partagée de progresser l’a emporté.

Les vingt récits qui suivent ne sont pas des fictions, à l’exception d’un récit légèrement adapté par Jacques et Pierre Ferrandez au début de notre aventure. Tous parlent de gens vrais et de situations vraies. Portés par des regards d’auteurs souvent présents dans la narration, ces récits racontent et témoignent. Les dessins disent la chaleur, la boue, l’espoir, la confusion, la joie. Les textes écrivent l’histoire. Les cases - carrées ou brisées - ouvrent place dans leurs interstices à l’imaginaire. Les bulles foisonnent de mots prononcés, entendus, restitués.

La palette du dessinateur reporter est riche. Il en joue dans les limites imposées pour informer avec l’air de ne pas y toucher. C’est qu’il n’aime pas se prendre au sérieux, c’est qu’il aimerait faire encore comme Tintin et se dire « Bah, nous y songerons demain ». Mais « le bel article » n’attend pas. Le journal doit rouler, tomber de l’imprimerie. A quand un prix Albert Londres du BD reportage ?

Patrick de Saint-Exupéry
Rédacteur en chef de XXI



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