3 juin 2011

Ismaël, gardien de la terre des indiens Huichols

Antoine Dhulster

Trait de sparation

Une entreprise minière canadienne s’apprête à exploiter des filons d’argent en plein cœur du sanctuaire des Huichols du Mexique. Ismaël veille sur l’héritage de ses ancêtres



A perte de vue, des cactus et des herbes rases, balayés par des vents brûlants. Le village de Real de Catorce est dominé par les montagnes arides de Wirikuta : la terre sacrée des indigènes Huichols, au nord du Mexique, qui aurait vu naître la lumière en des temps immémoriaux.

Ismaël, 28 ans, est planté au sommet. Fils de chamane, il a été désigné gardien par sa communauté. Devant lui, un petit groupe de pèlerins se livre à une cérémonie rituelle. Leur chef récite des incantations et bénit les points cardinaux, mais Ismaël est préoccupé. Une entreprise canadienne, First Majestic Silver Corp., s’apprête à ouvrir une mine pour exploiter les filons d’argent du sous-sol.

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©Mercedes Martha Aquino

Les concessions devraient couvrir une zone de plus de 6000 hectares. Le jeune gardien ne cache pas sa colère : « Les mines d’argent ne manquent pas dans le monde, alors pourquoi lancer ce projet ici ? Ce lieu est le centre de notre monde, s’ils y touchent, nos traditions risquent de disparaître. »

Les activités minières ne sont pas une nouveauté dans la région. Entre la fin du XVIIème et le début du XX ème siècle, le village Real de Catorce a bâti sa prospérité sur l’extraction de l’argent. Mais aucune des mines ne s’est approchée des terres sacrées de Wirikuta, et les activités se sont interrompues au début du XXe siècle avec la chute du cours de l’argent.

Laissées à l’abandon, les montagnes ont été classées « zone naturelle protégée » en 1994. La faune et la flore locale, polluées aux métaux lourds, peinent à reprendre vie. Des traces de plomb ont été détectées dans les plumes d’un aigle royal et dans une plante locale rare, le peyotl, un cactus hallucinogène que les Huichols utilisent dans leurs cérémonies rituelles. Tous les pélerins de Wirikuta en consomment avant d’entrer en transe.

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©Mercedes Martha Aquino

Ismaël ne descend de ses hauteurs que tard le soir pour rejoindre le village Real de Catorce, dont le décor à la Dead Man, le western de Jim Jarmush, attire des visiteurs du monde entier. Population désoeuvrée, maisons à l’abandon, ambiance fantomatique : plusieurs habitants soutiennent l’installation de l’entreprise canadienne. « Le village a besoin de plus d’activité économique ! », lance Don Cipriano, 80 ans, vissé sur son banc à l’entrée du bourg. Et le vieil homme d’évoquer les quelque 750 emplois promis par la firme : « Ce sont autant de familles de la région qui sortiront de la misère. Si les indigènes et les touristes sont gênés par la mine, ils n’auront qu’à fermer les yeux pendant leur visite… »

En septembre 2010, un groupe d’habitants, indiens ou militants écolos, ont créé Le Front de défense de Wirikuta. Au-delà des mythes et des symboles, les Huichols font valoir leurs droits, reconnus par des textes internationaux signés et ratifiés par le Mexique. La convention n°169 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), prévoit notamment que les peuples indigènes soient consultés pour tout projet mené sur leurs terres traditionnelles. Une consultation toujours attendue.

Quelques politiques se sont emparés du dossier. Le 31 mars dernier, le Sénat mexicain a demandé au ministère de l’économie de revenir sur l’octroi des concessions à la firme canadienne.

Ismaël entend se battre jusqu’au bout pour défendre ses montagnes : « Nous gagnerons. Nos anciens, dans la sierra, ont rêvé que la mine ferait marche arrière. »



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