14 octobre 2011

Jamal Taslaq, le pli de Palestine

Trait de sparation

Né à Naplouse et installé à Rome, le couturier crée et coud sa propre histoire



Ses yeux sont comme deux billes noires et quand il sourit, ses lèvres se plissent légèrement sur la gauche. Jamal Taslaq, Palestinien et créateur haute couture, reçoit dans son atelier, au troisième étage d’un élégant immeuble à deux pas de la via Veneto, à Rome. C’est dans ce quartier de la dolce vita qu’il puise depuis vingt ans une partie de son inspiration. Le reste lui vient d’ailleurs, de chez lui, en Palestine.

JPEG - 54 ko
Jamal Taslaq dans son atelier près de la via Veneto à Rome

Né à Naplouse en 1970, Jamal Taslaq dessine, crée et coud sa propre histoire. Troisième fils d’une famille de neuf enfants, il a grandi dans un quartier « ni riche ni pauvre », à deux pas d’une petite communauté de Samaritains. « A l’école, il y avait des juifs, des musulmans et des chrétiens. Nous vivions tous en harmonie », se souvient-il, ému.

Son père, commerçant prospère, imagine ses fils ingénieurs, médecins ou avocats. Le petit Jamal lui rêve haute couture. L’enfant accompagne souvent sa mère chez la voisine, une couturière qui travaille pour les familles palestiniennes huppées. Ce monde feutré de femmes le fascine. Dans l’atelier, la voisine taille, pique et repique pendant que Jamal se nourrit d’anciennes revues de mode. Les coupes romantiques de Christian Dior et les couleurs chatoyantes d’Yves Saint-Laurent le transportent. « Je rêvais que la mode devienne ma manière de traduire le monde ».

JPEG - 70.6 ko
Jamal Taslaq avec un modèle de sa dernière collection "Noire et blanche"

Son bac en poche, Jamal prend un aller simple pour la Jordanie, « là où transitent tous les étudiants palestiniens ». Le jeune homme laisse derrière lui un pêle-mêle de sentiments : un pays en proie à la première Intifada, des courses folles pour ne pas rater le couvre-feu le soir, et aussi la chaleur du foyer familial… A Amman, son coeur balance entre la France et l’Italie : il choisit Florence, « la ville de l’art par excellence ».

A l’académie de la mode, l’étudiant se régale. Il assiste aux défilés, peaufine ses techniques, voyage. Non sans une certaine naïveté. « J’étais tellement abasourdi par tant de richesse et de liberté que j’avais l’air sans cesse émerveillé. » L’un de ses camarades lance un jour : « Toi, avec tes goûts orientaux, tu n’y arriveras jamais ». Jamal répond froidement : « Pourquoi, c’est un défaut ? »

JPEG - 37.9 ko
Dernier défilé à l’ambassade de Palestine à Rome

La chance lui sourit à Paris, sur les Champs-Elysées, sous les traits d’une princesse saoudienne séduite par l’originalité de ses modèles. « C’était ma première vente, et mon vêtement n’avait rien de palestinien, sourit-il. Les femmes orientales veulent des choses très occidentales. » Le bouche à oreille fonctionne, les commandes affluent. Jamal s’installe dans l’atelier de la via Veneto. Il attend son heure. Elle sonne en 2004, à un défilé de robes de mariées. Le couturier ose et réalise un corset tout en broderies palestiniennes. Les clientes se l’arrachent. Le couturier sourit : « Mes vêtements sont le symbole d’une Palestine créative et fière. »

Le podium devient son champs de bataille. Aidé par la ministre de la culture palestinien, Siham Barghouti, il organise au printemps 2011 un défilé à Ramallah, qu’il clôture par une robe de mariée aux couleurs du drapeau palestinien : « Un moment magique ». A Rome, c’est dans le jardin de l’ambassade de Palestine (voulue par Giorgio Napolitano, le président de la République italien), qu’il finit sous les ovations, après avoir montré sept robes, aux sept couleurs de l’arc en ciel de la paix. Aujourd’hui, Jamal réfléchit. Il n’a pas oublié l’ancienne harmonie de son quartier de Naplouse. Cette harmonie, il voudrait la « traduire » en vêtements et les présenter « à Jérusalem, ce serait merveilleux »...

Flora Zanichelli

Photos : Emiliano Cavicchi www.emilianocavicchi.com



Trait de sparation
Trait de sparation
envoyer l'article par mail
Version imprimable de cet article
Partager
Trait de séparation Commentaires