
- AP/ Shaam News Network
En octobre déjà, il avait voulu gagner la Syrie. Mais à Beyrouth où il attendait, le feu vert a tardé, ses contacts se sont évaporés et l’aventure a capoté. Ça fait partie du boulot, paraît-il. Jean-Pierre Perrin l’aime tant qu’il est revenu en février. Et cette fois, ça a marché : il a atteint le foyer insurrectionnel de Bab Amro en huit jours. Une épopée qu’il raconte dans l’un de ses plus beaux reportages peut-être, « Dans l’enfer de Homs ».
Cette semaine-là, les passeurs à la frontière libano-syrienne empochent entre 1200 et 2500 dollars – les prix varient, après tout c’est un marché. Lui refuse de payer. Il prend le taxi et quand quelqu’un lui demande de l’argent, il appelle son contact dans l’opposition syrienne à Paris qui houspille l’imprudent : « Il est là pour raconter ce qui se passe, laisse-le tranquille. »
À Kaa, une petite bourgade à la frontière libanaise, il dort dans une ferme. On ne lui pose pas de questions, de toute façon il ne parle pas arabe, mais tout le monde sait où il va. Le lendemain matin, avec son chaperon, il prend la moto, la voiture, il marche un peu puis reprend la voiture, tous feux éteints, pour atteindre la maison d’un premier chef de l’Armée syrienne libre.
Il rencontre Marie Colvin, la journaliste du Sunday Times, et son photographe. La nuit suivante, les trois journalistes sont emmenés chez un deuxième chef, le surlendemain chez un troisième. Tous sont d’anciens officiers supérieurs de l’armée syrienne. Tous risquent leur vie pour leur offrir le gîte et le couvert.
Le quatrième jour, c’est le grand départ, Homs en ligne de mire. Jean-Pierre Perrin raconte les chemins détrempés, les routes défoncées. Devant eux, une moto ouvre la voie, vérifie les positions des uns et des autres, s’assure qu’un nouveau poste de tir n’a pas été installé à l’improviste par l’Armée syrienne. Le voyage dure deux jours. L’arrivée à Homs, elle, se fait à pied. Une expédition décrite quelques jours plus tard dans les colonnes de Libé :
« La nuit, la pluie, la boue et une petite colonne d’ombres qui ploient sous leur fardeau. Des torrents de pluie et des champs de boue. Un mur à franchir. À nouveau la boue, si dense qu’elle aspire les chaussures. Encore un mur. (…) Une épopée de fourmis pour ravitailler Homs, ou plutôt Bab Amro, le dernier quartier insoumis, le symbole des symboles de l’insurrection syrienne, assiégé depuis des mois et bombardé depuis quinze jours du lever au coucher du soleil. »
« Après la campagne, il y a le passage secret – dont on ne peut révéler l’emplacement, sous peine que l’armée syrienne le détruise comme elle l’a fait avec le précédent-, une canalisation souterraine longue de 4 kilomètres. »
Ce que Jean-Pierre Perrin n’écrit pas, c’est qu’il a failli se débiner, à ce moment-là. « Je fais 1m90, alors traverser un tunnel plié en deux sur plusieurs kilomètres… Très peu pour moi. » « On respire mal, il fait terriblement chaud et, si l’on est un peu « claustro », la perspective de s’enfourner là-dedans est effrayante ». Mais il a vu « Marie » partir bille en tête, constaté « sa détermination à toute épreuve » alors il a suivi.
L’épopée souterraine les mène dans un quartier périphérique de Bab Amro. Débute alors une incroyable course dans la nuit : « Nous roulons tous feux éteints. Le pare-brise est tellement criblé d’éclats que nous ne verrions rien de toute façon. Nous nous repérons grâce aux flaques d’eau qui reflètent les étoiles. La scène a quelque chose de poétique, je me prends à rêvasser. Jusqu’à ce qu’on essuie à nouveau des tirs de rafale automatique. »
Au petit matin, l’équipée parvient au centre de presse, un appartement au rez-de-chaussée d’un immeuble de trois étages :
« Le centre de presse – en fait une seule pièce où les Syriens comme les rares journalistes occidentaux de passage travaillaient, mangeaient et dormaient côte à côte – était dirigé d’une main de fer par Abou Hanin (…).
Lui, dont la vie est particulièrement menacée et exposée, a décidé d’informer jusqu’au bout. Il fait tout son possible pour trouver de l’essence afin de faire fonctionner le générateur, ce qui permet d’avoir de l’électricité et, dès lors, de conserver un accès à Internet et de pouvoir regarder la télévision. (…)
Il a réuni une dizaine de journalistes-activistes qui réalisent des vidéos sur le siège de Bab Amro. L’un d’eux vient de rentrer. « J’ai été visé par un sniper près de la mosquée », dit-il négligemment, comme s’il évoquait l’arrivée d’une averse. »
Quand Jean-Pierre Perrin pénètre cet antre de l’information clandestine, tout le voisinage se jette sur lui. « Les jeunes, les vieux, les mères, les pères, tout le monde parlait en même temps, tout le monde voulait témoigner et je ne savais pas quoi noter. » Il passera le reste de la matinée assis, serré contre les autres, sortant à peine le nez dehors pour voir courir un quidam qui évite les balles des snipers.
L’après-midi, Abou Hanin les emmène au dispensaire. Au milieu des blessés, Marie Colvin l’agace : « Elle voulait arracher les mots du type sur son lit… Ce n’est pas ma manière de faire. »
La nuit suivante sera la dernière. Abou Hanin, qui pense que l’immeuble sera attaqué à l’aube, enjoint les journalistes à quitter le centre. Marie Colvin hésite : « Le passage souterrain va être détruit et tu vas rester coincée là, lui dit Jean-Pierre Perrin. Et là, ce sera l’enfer. » Elle le suit. Mais elle fera demi-tour quelques jours plus tard. « Elle jouait trop gros. Mais cette fois, je ne me suis pas permis de lui dire », regrette le Français.
Jean-Pierre Perrin reprend le chemin vers le Liban. Il restera longtemps bloqué dans des fermes : « Pour vous emmener à Homs, ils sont prêts à tout ; mais quand vous allez dans l’autre sens, ils n’en ont rien à faire ! » Hasard des rencontres, il voit passer le photographe Rémi Ochlik : « J’étais ravi, ravi de le voir arriver, ça voulait dire que la frontière était ouverte et que j’allais pouvoir rentrer chez moi ! »
L’ancien s’éprend du plus jeune : « Rémi avait l’âge de mon fils. Il était charmant, profondément attentif. Il m’a demandé si Libé envoyait des photographes en binôme avec des journalistes et je me suis dit que j’aimerais bien voyager avec lui. » Le journaliste lui parle de l’imminence de l’attaque contre le centre de presse mais « ça n’avait pas l’air de l’inquiéter. Peut-être qu’à 28 ans, on se sent encore invincible… »
Le 22 février, Jean-Pierre Perrin écrit son article depuis Beyrouth. Au même moment, une explosion emporte le centre de presse de Bab Amro et, avec lui, Rémi Ochlik et Marie Colvin.
« Le pilonnage du quartier est si violent que le silence est rare. Pourtant, entre deux salves d’obus, on entend le chant des coqs, singulier et unique rappel que la vie n’a pas renoncé dans la ville agonisante, et qu’elle persiste coûte que coûte ».
Marion Quillard
Retrouvez la version complète de l’article de Jean-Pierre Perrin en accès libre ici, sur le site de Libération.


















