À bord d’une 404 blanche tout droit sortie d’une usine Peugeot, Lucien d’Azay escorte sa femme enceinte pour un dernier voyage à deux. Damas, Alep, Homs, Palmyre… Une Syrie chaude, colorée, la Syrie d’avant la révolte et le sang. Pas baroudeur pour un sou, mi-poète paumé, mi-quidam en short et keffieh, le romancier-essayiste-professeur furète, effleure un lieu, une idée, sans d’autres ambitions que de sentir la moiteur des corps et le rythme lent de l’ailleurs.
A Damas, il croise une immense forteresse en béton crème, avec bunkers et abris antiatomiques : c’est le Palais du Peuple, la résidence du gouvernement, « où le peuple n’accède en réalité qu’en rêve, et avec autant d’enthousiasme que l’arpenteur au Château de Kafka. » Le souk, lui, provoque une ironie lyrique :
« Ces vitrines font rêver avec leurs assortiments de cache-sexe, de petites culottes à pompons, de porte-jarretelles, de guêpières et de soutien-gorge à bonnets amovibles. Le fin du fin, semble-t-il, c’est l’abou loufti : un string doté d’un oiseau en peluche qui se met à chanter au toucher, avec une petite lumière rouge qui clignote. On vous dira que ces gadgets sont destinés aux Iraniennes, en pèlerinage à Damas. »
Le couple a élu domicile chez un ami, gynécologue reconnu. Le romancier, tout en fumant des cigarettes Alhambra dans l’iwan, une alcôve ouverte sur la cour, s’attarde sur l’élégance et le charme des Syriens :
« La plupart portent le gandourah, une tunique à manches longues, blanche, beige ou kaki (…) Aucun ornement indiscret ou superflu : si l’on y regarde de plus près, le raffinement de ce vêtement tient à ses coutures, à ses ganses et à ses boutons. Avec un habit aussi peu pourvu de poches, les hommes ne peuvent rien porter, outre qu’ils n’ont jamais l’air débraillé de l’Occidental qui fourre volontiers ses mains dans les siennes. D’où leurs légèretés de seigneurs : parfumés, la barbe taillée, les sourcils épilés, les ongles faits, avec pour tout bijou une chevalière, ils sont coquets comme des chats, et, comme des chats, ils rehaussent leur regard plissé et langoureux par une mollesse un rien ostentatoire. »
Le couple apprend l’arabe et s’en délecte. La grossesse attire les curieux, permet d’échanger quelques mots, de confronter des visions du monde : « Au moment de devenir père, je me suis senti très angoissé face à l’afflux massif de normes et de conventions sociales. Partir en voyage, c’était sortir de ça, penser ailleurs. », raconte l’auteur.
Lucien d’Azay estime qu’« une part de naïveté est nécessaire à l’émerveillement » et que plus de connaissances sur la nature du régime « aurait asséché quelque chose ». Cela ne l’empêche pas d’avoir vu l’essentiel, ce qu’il appelle déjà la « balkanisation » du pays.
« On croit se protéger en rendant compte de l’insoumission latente d’un voisin, mais on craint en même temps qu’il ne soit lui-même protégé par quelqu’un de plus puissant. Et de s’intimider ainsi à tour de rôle, le regard en coin, un rien crapuleux, comme à la veille d’une guerre civile. »
Marion Quillard
Les chemins de Palmyre
Lucien d’Azay
La Table ronde, 2012
160 pages, 16 €
Pour aller plus loin :
Syrie, l’État de barbarie
Michel Seurat
PUF, réédition 2012
288 pages, 27 €

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