11 février 2013

La Première Dame aux glaïeuls

Laurie Fachaux

Trait de sparation

Ancienne guérillera, Lucía Topolansky a pris les armes dans les années 1960. Après douze ans derrière les barreaux, elle est sénatrice et l’épouse du président de l’Uruguay



Un chemisier en calicot mal coupé, la peau flétrie et pas maquillée, un regard bleu acier, et une détermination de fer. Lucía Topolansky, 70 ans, vit dans une fermette de la banlieue de Montevideo. Elle aime mettre des tomates et des figues en conserve le week-end et s’occuper des glaïeuls du jardin. Lucía a épousé un horticulteur, José Mujica dit « Pepe ». Ensemble, ils ont fait le chemin des armes aux urnes. Elle a été élue patronne du Sénat, lui Président de l’Uruguay en 2010.

Lucia Topolansky dans son salon ©Laurie Fachaux

Lucía a été enrôlée à la fin des années 1960 dans le bataillon le plus redouté des Tupamaros, la « colonne 15 », où elle a rencontré un fougueux militant, « Pepe ». Tous deux arrêtés pour leur engagement, torturés, ils ont vécu derrière les barreaux la dictature des militaires, tombée en 1985. Douze années de prisons clandestines, de cellules d’isolement, et d’interrogatoires pour elle. Les militaires lui ont détruit les hanches. C’est pour cela qu’elle boîte. C’est pour cela aussi qu’elle n’a pas pu avoir d’enfants, ni terminer ses études d’architecte.

« Pepe », lui, a croupi quatorze ans dans les geôles uruguayennes, dont deux au fond d’un puit, à manger des cafards et des mouches. Fondateur des Tupamaros, José Mujica était l’un des neuf « otages » de la dictature ; au moindre mouvement de la guérilla, il risquait l’exécution.

Aujourd’hui Lucía Topolansky côtoie les grands de ce monde. Mais ne l’appelez surtout pas « Première Dame », elle déteste cette expression. « Je suis féministe et à moitié anarchiste », explique-t-elle en retenant un éclat de rire. Le protocole n’est pas sa tasse de thé.

Lucía n’a jamais songé à faire carrière dans la politique. « Je siège au Sénat parce que mes compañeros m’ont demandé de me présenter aux élections », dit-elle. « Ce n’était pas ma destinée première mais je l’accepte. »

L’ex-militante armée d’une gauche révolutionnaire incarne l’actuelle gauche latino-américaine ancrée dans la mondialisation. Elle reverse une partie de son salaire à son parti politique, et estime « erronée » la stratégie des paysans sans-terres qui occupent des champs de canne à sucre. «  Ils se trompent d’époque. »

Le Front large (Frente Amplio), la coalition de gauche au pouvoir, « se rapproche beaucoup plus du Parti des Travailleurs de Lula au Brésil que du chavisme », explique Lucía dans son bureau vétuste et sommaire. Parmi une pagaille de bibelots et de souvenirs se détache une photo : son mari et chef d’État en pleine discussion avec Hugo Chávez, lors d’une parrilla (un barbecue). « Nous sommes tous amis malgré certaines différences idéologiques », concède-t-elle.

La Première dame lors du défilé militaire de mars 2010

Aujourd’hui, l’armée se met au garde-à-vous au passage de Lucía. Assise dans l’hémicycle où elle siège depuis sept ans, l’opiniâtre Première Dame se remémore le jour de mars 2010, où, « comme Présidente du Sénat, j’ai fait prêter serment à Pepe ». Sa voix s’éteint, de longues pauses entrecoupent son récit. « À la fin de la cérémonie, les militaires ont formé une haie d’honneur, cette même institution qui m’a torturée de manière si barbare. »

Aux dernières législatives, Lucía a été la sénatrice la mieux élue. Même si elle a déçu la frange la plus à gauche du pays, notamment les jeunes, les Uruguayens l’adorent, et elle le leur rend bien. Jamais lassée de serrer des mains, elle se prête volontiers au jeu de la photo-souvenir. Ce dimanche matin, elle s’est levée tôt. La politique est un « engagement jour et nuit », dit-elle.

Ses fans lui offrent des calebasses de maté, dont elle fait collection, et des livres qui encombrent son exigu salon. Déménager ? Il n’en est pas question. « Cette fermette, je l’ai construite de mes propres mains à ma sortie de prison. J’en suis tombée amoureuse ».



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