Fatme a le regard marqué de celles qui ont essuyé un certain nombre de mauvaises nouvelles. Cheveux et cou dissimulés derrière un simple foulard blanc, elle porte une ample abaya rose, en coton, qu’elle réajuste machinalement. Dans sa cuisine trônent de grandes bassines en métal, débordant de pommes de terre, d’aubergines et de viande de mouton. Un spectacle alléchant dans le contexte de pénurie qui affecte le nord de la Syrie depuis le début des bombardements quotidiens.
Voilà deux mois, Fatme est devenue révolutionnaire à sa façon – et, incidemment, une célébrité locale dans son village, Marah. Quand Omar, son cadet, a décidé de rejoindre l’Armée Syrienne Libre après l’arrestation de deux de ses frères, Fatme a accepté de le soutenir en cuisinant pour sa brigade. « Ses frères ont été arrêtés à un checkpoint, alors qu’ils quittaient Marah, explique-t-elle d’un ton factuel. L’un d’eux venait de célébrer la naissance de son fils ». « La famille ne sait même pas où ils sont détenus », ajoute le mari de Fatme. Les deux fils cadets, eux, sont à la frontière turque. Ils ont suivi une formation d’infirmiers et travaillent bénévolement dans un hôpital de fortune où affluent les blessés syriens, civils ou militaires.
Midi et soir, Fatme cuisine pour vingt-cinq personnes, en dépit des coupures de courant. « Je prends un jour de repos tous les dix jours en moyenne. Quand d’autres qatibas de l’Armée Syrienne Libre sont en visite dans la région, il est même arrivé que je cuisine pour quarante ! »
Les bassines sont transportées de la cuisine, trop petite, jusqu’au salon. Assise à genoux sur le tapis de la pièce claire, la maîtresse de maison orchestre étape par étape la confection des repas. Ses filles l’épaulent : l’une épluche, l’autre coupe. On entend la troisième discuter dehors avec un voisin, tandis que la quatrième prépare un plateau de café. « Combien de cuillères de sucre vous prenez ? », demande-t-elle aux invités du jour avec naturel, alors que le simple fait d’avoir du gaz relève ici du petit miracle. A les voir évoluer dans le silence ouaté des tapis, souriant avec douceur, blaguant à l’occasion, on en oublierait presque que la ville de Marah a été le matin même la cible de l’aviation du régime.
Le soir, Omar passe chez sa mère le temps d’un café rapide. Chargé de récupérer le plateau gigantesque sur lequel sont disposés les plats fumants, il installe le tout dans un fourgon, puis disparaît dans la nuit sur les routes surveillées par les hélicoptères du régime. Les premières semaines, comme sa qatiba n’avait pas de budget pour les provisions, il a fallu improviser avec les moyens du bord. « J’ai vendu mon alliance pour récolter les premiers fonds », commente Fatme en regardant sa main nue. Par la suite, la qatiba a commencé à financer en partie les victuailles. Le mari de Fatme fournit le reste : directeur de l’école des filles, il jouit d’une position relativement aisée pour la ville de Marah.
Connue avant la révolution pour ses champs de blé, de pommes de terre et ses moutons, Marah souffre aujourd’hui, comme le reste du pays, des prix exorbitants pratiqués sur le marché. « Avant la révolution, un kilo de tomates coûtait cinq livres syriennes. Aujourd’hui, il en vaut cinquante. La livre de pain est passée de neuf à seize livres. Le kilo de pommes de terre de cinq à trente », dit Fatme, en désignant du menton la bassine sur le sol. Les agriculteurs ont été forcés de laisser périr leurs plantations quand le régime a interdit la vente d’engrais dans les zones libérées du pays, au prétexte que les engrais sont utilisés par l’Armée Syrienne Libre pour fabriquer des bombes.
Mais les bombes, à Marah, viennent du ciel : nuit, matin, soir, personne ne peut dire quand et où tombera la prochaine. Fatme hausse les épaules, lasse. « Partir pour aller où ? Ici, je suis dans ma maison, et je me sens utile. »


















