20 août 2012

La saga des Peruzzi

Trait de sparation

L’écrivain italien Antonio Pennacchi conte le destin d’une famille de paysans pauvres envoyée par Mussolini peupler des marais asséchés près de Rome. Un western spaghetti à la sauce fasciste, entre farce et nostalgie



Chez les Peruzzi, on jure qu’à chaque apparition de Mussolini, le soleil perçait les nuages et le ciel soudain devenait bleu. Vous pensez que c’est faux ? Demandez à Antonio Pennacchi, ou à son double littéraire, le narrateur de Canal Mussolini, un Peruzzi de la troisième génération, né au siècle dernier au sud de Rome. Lequel des petits-enfants était-ce ? Difficile de savoir : « nous étions une multitude ». Son prénom, l’auteur le réserve pour la dernière ligne de la cinq-centième page.

Canal Mussolini raconte un demi-siècle d’histoire fasciste, la saga fictionnelle d’une famille de paysans « furibards », où l’on aimait les vaches plus que les gens, et le Duce plus que tout le reste. De ce roman, Antonio Penacchi, né en 1950, dit qu’il est « la raison pour laquelle je suis venu au monde ». Cette histoire est un peu la sienne.

Comme le narrateur, l’auteur italien a grandi dans les marais pontins, au milieu d’une tribu de paysans en haillons devenue propriétaire de sa terre par la grâce du Duce. Dans les années 1930, comme d’autres avant lui, Benito Mussolini se mit en tête d’assécher les marais infestés de maladies, de rats et de criminels au sud de Rome pour en faire des terres cultivables. A la différence des autres, il y parvint. Et donna la terre aux paysans.

Les Peruzzi portaient la chemise noire et tendaient le bras depuis longtemps. Venus de Vénitie, ils comptèrent parmi les 30 000 happy few à hériter d’un domaine. Le grand-père avait connu celui qui deviendrait le numéro 2 du régime au début du siècle, à l’époque où socialistes et fascistes en devenir s’entendaient encore. Tous prônaient la justice sociale, lisaient l’Avanti et s’accordaient pour détester ensemble les riches et les curés. Métayers durs au mal, les Peruzzi avaient toutes les raisons d’haïr les Comtes et aucune d’aimer le Clergé. Eux aussi voulaient la révolution.

Un soir, un certain Mussolini se retrouva à leur table, et les Peruzzi décidèrent qu’ils aimaient cet homme. Ils participèrent à la fondation du « Fascio » - la section fasciste locale - de leur bourgade vénétienne, puis à la Marche sur Rome, en 1922. Expulsés pour quelques dettes, ils plongeaient dans la misère quand le Duce lança le plus spectaculaire des chantiers de sa folie totalitaire. La troupe prit le chemin de l’exil : « Nous avions vraiment le sentiment que le sang des héros antiques coulaient dans nos veines tandis que nous entamions la conquête de la Terre promise. » Épaules carrées, sang chaud et mains caleuses, les Peruzzi incarnaient l’idéal fasciste, « l’Homme nouveau » voulu par le Duce, « rural et soldat ».

Peu importe si Mussolini muselait la presse, persécutait ses opposants et finit par envoyer lui aussi les juifs à la mort : il venait de sortir la famille du moyen-âge. Chez les Peruzzi, c’est le genre de choses qu’on n’oublie pas. On se battrait pour lui jusqu’à la mort. « Nous n’avions pas beaucoup vu de liberté et de démocratie avant le fascisme, du moins en ce qui nous concerne, nous autres Peruzzi ; mieux, c’est avec le fascisme que nous avons été entendus, sinon, personne ne nous aurait écoutés. Ce n’est pas pour autant que je discute : merci aux Américains pour la liberté et la démocratie. Merci surtout – si vous le permettez – pour le bien-être. Le bien-être, on ne l’avait jamais vu avant. On n’avait vu que la famine. »

Mathilde Boussion





Canal Mussolini, Antonio Penacchi
Traduit de l’italien par Nathalie Bauer
Editions Liana Levi
512 pages, 23€



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