25 août 2011

Le garage du n’importe quoi

Clément Bellorini

Trait de sparation

A Saint-Denis, un chapiteau appelé « Le garage du n’importe quoi » propose diverses activités aux habitants du quartier



Son fondateur fait partie de ces personnes qui ne s’embarrassent pas des formalités, de ces individus sanguins qui n’hésitent pas à réaliser des envies plus ou moins loufoques et pérennes. Collectionneur de ventilateurs, créateur de décors de théâtre, l’homme est allé, en 2005, au bout d’une nouvelle lubie : il a créé Rajganawak, « Rajga » pour « Garage », « Nawak » pour « n’importe quoi ».

« Le garage du n’importe quoi » est un chapiteau dressé en Seine-Saint-Denis sur les ruines d’un garage incendié, en plein cœur d’un camp de Roms, pour le plus grand bonheur des enfants, mais pas uniquement. Rajganawak est un garage plein de promesses.

Campé au milieu de baraquements en bois et de caravanes bancales regroupant 250 Roms, le « chap » rouge et blanc apparaît comme une touffe d’herbe sur l’autoroute, un sourire dans le premier métro. Une fois sous la toile, on oublie les palettes de bois, les télévisions défoncées, les morceaux d’une piscine en céramique, les carcasses de vélo et les tas de ferrailles que les Roms récupèrent pour les revendre au poids. Dans cet environnement vivant et chaotique, Rajganawak propose bien plus que du cirque et justifie bien son nom : il fait tout… et n’importe quoi.

Camomille, dite « Camo », est la nièce du créateur. A 21 ans, celle volontaire de l’Association La Voix des Roms vit dans une caravane adossée au chapiteau. Elle porte des jupes amples et bariolées, des cheveux auburn, et une dent en or. Sa diction et son autorité témoignent d’une maturité évidente : elle est la voix du chapiteau. « Le « chap », c’est un endroit de fête, qui accueille tout le monde, surtout des artistes de passage. L’objectif est d’apprendre aux enfants qui le désirent un art du cirque. Il n’est pas réservé aux Roms, on voudrait avoir des gamins de tout Saint Denis à nos ateliers, mais ce n’est pas encore le cas ». Corde, trapèze, boule, acrobatie, danse, fabrication de masques, sont un échantillon des activités que Bobo, Agathe et Aurore, les membres de son équipe, organisent tous les mercredis après-midi.

Les enfants, qui poussent ici comme des champignons après la pluie, accourent de tous les baraquements à l’appel de Camo. Ils sont entre 10 et 15 à chaque atelier, agités comme des puces. « Je n’ai pas la prétention de faire des enfants des professionnels du cirque, mais au moins ici, ils apprennent certaines valeurs, comme la patience et le respect ». C’est en Romani, langue que Camo a appris sur le tas, qu’elle les rappelle à l’ordre, menaçant d’arrêter l’activité si un semblant de calme ne s’instaure pas. La « voix du chapiteau » a le sang chaud, plusieurs tympans peuvent en témoigner. Pourtant, cela ne suffit pas toujours à calmer les gamins en ébullition. Rajganawak n’a que 6 ans, mais il est bruyant.

Le « chap » est un lieu de vie. Il dépanne, accueille, colporte les rumeurs, écoute les histoires des uns et des autres, donne des conseils, des coups de pouces. Camo, comme les autres membres de l’ équipe, est sans cesse sollicitée. Son prénom sonne et revient comme un refrain. Le plus souvent, il s’agit d’aider les familles à répondre aux formalités administratives, déjà compliquées à comprendre pour des francophones. Il faut également traduire des formulaires, accompagner certaines personnes chez le médecin, expliquer les bilans de santé ou encore aider les enfants, presque tous scolarisés, à faire leurs devoirs. « Camo, il te reste une bouteille de gaz ? On fait mes devoirs ? Ya marqué quoi là ? Tu sais où trouver une pédale pour un vélo ? Fais-moi un tour de magie ! Bobo, est-ce que tu as un chargeur 15 volts ? Tu pourrais me prêter ta perceuse ?... ». Camo a également entrepris des démarches auprès de ma mairie de Saint-Denis pour faire installer l’eau et l’électricité dans le camp.

Parfois Rajganawak voudrait se reposer mais, profitant de sa sono et de son espace agréable, des Roms viennent toujours fêter un anniversaire, la sortie de prison d’un ami tombé pour « conduite sans assurance », ou tout simplement un jour ordinaire. Alors on décapsule, on tirebouchonne, au rythme de la musique tsigane qui remue les bassins et fait claquer les doigts. Aussi, quand Gary, un jeune Rom, tatoué de la tête aux pieds, vient demander du feu, on est ravi de s’asseoir et de retrouver le calme en sa compagnie. Malgré sa gueule de bois, il a envie de parler et a les poches remplies d’anecdotes. Gary est notamment un fana d’échecs. Camo l’écoute et regarde son propre bras autour duquel s’enroule en tatouage un proverbe tsigane :

Le mot le plus vieux était le mot le plus long
Le mot le plus vieux était le mot le plus juste
Le mot le plus vieux était le mot le plus doux
Le mot le plus vieux était un mot Romanie



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Trait de séparation Commentaires
  • Le journaliste a du talent et fait bien sentir les choses. mais c’est plutôt merci Camo que l’on a envie d’écrire !

    Anna Tanief 28 septembre 2011 20:50
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  • Merci pour ce moment d’humanité et de poésie, publié aussi sur le site histoiresordinaires.fr
    Il y a bien sa place, avec tous ces portraits de gens qui font du quotidien de "l’extraordinaire" qui change le monde.

    virginia 16 septembre 2011 08:24
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  • Bonjour Clement,

    En lisant ton article, je reçois une "claque en pleine gueule" désolée si l’expression est vulgaire mais je le ressens comme cela. Tous les jours je lutte pour essayer de rester tolérante, je lutte crois moi ce n’est pas facile, tolérante vis-à-vis des gens différents de moi ou de notre culture, . Grace à ton article, je me dis que le reve et la connaissance apportés par ce garage du n’importe quoi est la solution à la betise humaine qu’est l’intolérance. Merci de nous faire découvrir cette histoire merveilleuse. Tu as le don de raconter et de nous faire aller loin,
    et je n ’en doute pas une seconde de nous faire changer en nous faisant rencontrer Momo.
    Laurence

    lolo 14 septembre 2011 12:03
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  • Bel article , Clément. Malgré le peu de moyens ils arrivent à se créer une vie pleine de solidarité et de musique.. à leur rythme. A bientôt de te lire encore .
    Martine D

    11 septembre 2011 11:49
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  • Te voilà propulsé dans le numérique mais tes mots trouvent une résonance dans ce marasme sourd qui grouille sous nos yeux.
    Au fait que sont devenus les hommes et les femmes du chap ?
    ps : ton portrait claque !
    A.

    Bilou 4 septembre 2011 21:44
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  • Bravo Clément de faire sortir de l’ombre ces personnes qui font preuve d’un grand enthousiasme quand elles veulent rendre la vie autour d’elles un peu plus douce......
    Cette initiative est pleine d’espoir et d’humanité.

    Odile P. 3 septembre 2011 15:03
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  • Merci Clément !

    La force de tes mots créent toute une atmosphère !On y est sous ce chapiteau ....... en rêve ...avant de pouvoir y aller réellement !
    Merci diffuseur de lucioles !

    Marylène 2 septembre 2011 19:24
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  • Merci Clem pour cette prose toute aérienne et à la fois si profonde, même si cet essai n’est pas un roman, il campe à merveille un sujet Rom, Romania, romanesque !
    D’un endroit de l’improbable que ta plume rend haut en couleurs !
    merci à toi, preu chevalier des temps modernes...
    Tu as l’art de regarder avec le coeur, quoi dire de plus.
    à te lire bientôt,
    Lydie

    Lydie de Philippe 2 septembre 2011 15:13
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  • Brav ! C’est Sup

    Il y a toujours un peu de poésie dans cette plume...

    Une autre Amélie 31 août 2011 23:56
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  • Bravo pour ce reportage et ces photos. Un avenir prometteur pour ce jeune journaliste. En espérant bientôt vous relire et admirer vos photos.

    Ganaet 29 août 2011 22:07
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  • Merci de nous remémorer ces instants circassiens étonnants avec tes mots qui sonnent si bien.
    Un voyage, celui des mots, des souvenirs et des émotions....

    N :ô) 29 août 2011 19:58
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  • On a l’impression d’y être ! Subtile immersion dans une ambiance fascinante...
    Bravo Monsieur le journaliste !

    29 août 2011 16:58
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  • merci pour ce bel article, tellement bien écris qu’on a vraiment envie de rejoindre cet endroit qui a l’air très folklo !!! un grand salut a el bello !!! et bonjours du quebec

    zaza 29 août 2011 16:45
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  • Merci pour cette magnifique description d’humanitée... je vais pouvoir bien commencer ma journée !!

    amélie 29 août 2011 08:11
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