
Son fondateur fait partie de ces personnes qui ne s’embarrassent pas des formalités, de ces individus sanguins qui n’hésitent pas à réaliser des envies plus ou moins loufoques et pérennes. Collectionneur de ventilateurs, créateur de décors de théâtre, l’homme est allé, en 2005, au bout d’une nouvelle lubie : il a créé Rajganawak, « Rajga » pour « Garage », « Nawak » pour « n’importe quoi ».
« Le garage du n’importe quoi » est un chapiteau dressé en Seine-Saint-Denis sur les ruines d’un garage incendié, en plein cœur d’un camp de Roms, pour le plus grand bonheur des enfants, mais pas uniquement. Rajganawak est un garage plein de promesses.
Campé au milieu de baraquements en bois et de caravanes bancales regroupant 250 Roms, le « chap » rouge et blanc apparaît comme une touffe d’herbe sur l’autoroute, un sourire dans le premier métro. Une fois sous la toile, on oublie les palettes de bois, les télévisions défoncées, les morceaux d’une piscine en céramique, les carcasses de vélo et les tas de ferrailles que les Roms récupèrent pour les revendre au poids. Dans cet environnement vivant et chaotique, Rajganawak propose bien plus que du cirque et justifie bien son nom : il fait tout… et n’importe quoi.

Camomille, dite « Camo », est la nièce du créateur. A 21 ans, celle volontaire de l’Association La Voix des Roms vit dans une caravane adossée au chapiteau. Elle porte des jupes amples et bariolées, des cheveux auburn, et une dent en or. Sa diction et son autorité témoignent d’une maturité évidente : elle est la voix du chapiteau. « Le « chap », c’est un endroit de fête, qui accueille tout le monde, surtout des artistes de passage. L’objectif est d’apprendre aux enfants qui le désirent un art du cirque. Il n’est pas réservé aux Roms, on voudrait avoir des gamins de tout Saint Denis à nos ateliers, mais ce n’est pas encore le cas ». Corde, trapèze, boule, acrobatie, danse, fabrication de masques, sont un échantillon des activités que Bobo, Agathe et Aurore, les membres de son équipe, organisent tous les mercredis après-midi.
Les enfants, qui poussent ici comme des champignons après la pluie, accourent de tous les baraquements à l’appel de Camo. Ils sont entre 10 et 15 à chaque atelier, agités comme des puces. « Je n’ai pas la prétention de faire des enfants des professionnels du cirque, mais au moins ici, ils apprennent certaines valeurs, comme la patience et le respect ». C’est en Romani, langue que Camo a appris sur le tas, qu’elle les rappelle à l’ordre, menaçant d’arrêter l’activité si un semblant de calme ne s’instaure pas. La « voix du chapiteau » a le sang chaud, plusieurs tympans peuvent en témoigner. Pourtant, cela ne suffit pas toujours à calmer les gamins en ébullition. Rajganawak n’a que 6 ans, mais il est bruyant.

Le « chap » est un lieu de vie. Il dépanne, accueille, colporte les rumeurs, écoute les histoires des uns et des autres, donne des conseils, des coups de pouces. Camo, comme les autres membres de l’ équipe, est sans cesse sollicitée. Son prénom sonne et revient comme un refrain. Le plus souvent, il s’agit d’aider les familles à répondre aux formalités administratives, déjà compliquées à comprendre pour des francophones. Il faut également traduire des formulaires, accompagner certaines personnes chez le médecin, expliquer les bilans de santé ou encore aider les enfants, presque tous scolarisés, à faire leurs devoirs. « Camo, il te reste une bouteille de gaz ? On fait mes devoirs ? Ya marqué quoi là ? Tu sais où trouver une pédale pour un vélo ? Fais-moi un tour de magie ! Bobo, est-ce que tu as un chargeur 15 volts ? Tu pourrais me prêter ta perceuse ?... ». Camo a également entrepris des démarches auprès de ma mairie de Saint-Denis pour faire installer l’eau et l’électricité dans le camp.
Parfois Rajganawak voudrait se reposer mais, profitant de sa sono et de son espace agréable, des Roms viennent toujours fêter un anniversaire, la sortie de prison d’un ami tombé pour « conduite sans assurance », ou tout simplement un jour ordinaire. Alors on décapsule, on tirebouchonne, au rythme de la musique tsigane qui remue les bassins et fait claquer les doigts. Aussi, quand Gary, un jeune Rom, tatoué de la tête aux pieds, vient demander du feu, on est ravi de s’asseoir et de retrouver le calme en sa compagnie. Malgré sa gueule de bois, il a envie de parler et a les poches remplies d’anecdotes. Gary est notamment un fana d’échecs. Camo l’écoute et regarde son propre bras autour duquel s’enroule en tatouage un proverbe tsigane :
Le mot le plus vieux était le mot le plus long
Le mot le plus vieux était le mot le plus juste
Le mot le plus vieux était le mot le plus doux
Le mot le plus vieux était un mot Romanie


















