
- Jacques et Pierre Ferrandez, Cuba père et fils, n°2 de XXI.
De leurs pérégrinations aux quatre coins du globe, de nouveaux aventuriers nous rapportent témoignages, carnets de voyages et portraits exotiques. Ils s’appellent Jacques Ferrandez, Jean-Philippe Stassen, Jean Harambat. Ou Joe Sacco, figure tutélaire de ces « reportages dessinés ».
Journaliste de formation, Joe Sacco est à l’origine de l’émergence du « récit graphique. » En visite en Palestine en 1992, il réalise une série sur les réfugiés (Palestine). Puis, dans ses livres suivants, il parle de la guerre des Balkans et de la population bosniaque (Gorazde, Soba, The fixer…). Journaliste, Sacco enquête, doute, interroge, s’intéressant autant à un cireur de chaussures qu’à un général des armées. « Je pense que la BD, à la différence du journalisme, peut directement emmener le lecteur dans un lieu et un temps X en recréant l’atmosphère d’une situation, explique-t-il. Elle permet également, sans en avoir l’air, de faire des allers-retours entre passé et présent. Dans mes propres bandes dessinées, je suis un personnage parmi les gens que je rencontre et interview. Cela rappelle au lecteur qu’il voit les choses à travers mes yeux. »

- Gaza, ouvrage collectif dirigé par Maximilien le Roy, Ed. La boîte à bulles.
Jacques Ferrandez, lui aussi, utilise des pratiques journalistiques : documentation avant le reportage, recherche d’un interprète, etc. « Un fixeur, comme le disent les journalistes dans leur jargon ! ». Après un voyage à Cuba avec son fils, Ferrandez y retourne pour réaliser un reportage. Il contacte un correspondant de l’AFP puis se laisse guider au fil des rencontres. Le résultat, Cuba père et fils, publié dans le numéro 2 de XXI, est un portrait scénarisé de deux générations, à mi-chemin entre l’enquête de terrain et la fiction : le reportage dessiné dépasse les frontières.
La plus grande différence entre ces œuvres et un journalisme orthodoxe se trouve dans leur distance et leur subjectivité. « Je crois sincèrement au point de vue subjectif, dit Joe Sacco. Je trouve que le journalisme américain traditionnel, qui prétend être objectif, est souvent plat et non engagé. Il fait d’immenses contorsions pour faire en sorte que les « deux parties » soient les plus équilibrées possible. Je défends l’honnêteté, pas la subjectivité. »
« Le reportage BD se rapproche plus du reportage littéraire que de celui qui utilise des images réelles (photos, cinéma, télévision), ajoute Jean-Philippe Stassen, qui ne rédige ses œuvres qu’une fois rentré chez lui. Cela parce que le contrat entre les lecteurs et le « journaliste » est clair : les images que le dessinateur propose pour illustrer - ou développer - un fait sont le produit de sa subjectivité. Comme les faits qui passent par la sensibilité d’un écrivain et son style littéraire offrent un point de vue. » Pour le grand dessinateur argentin José Munoz, cette subjectivité est vitale : « L’humanité tremblante d’un dessin est un antidote à l’électronification des communications. »

- Jean Harambat. Extrait de "C’était ma forêt", reportage réalisé pour le journal La Vie, après la tempête de janvier dernier.
On trouve autant d’écoles de reportages dessinés que de dessinateurs. Certaines œuvres se rapprochent davantage d’un travail d’historien ou de sociologue. Quand Emmanuel Guibert raconte l’Afghanistan de son ami Didier Lefèvre, photographe pour MSF, il dresse un portrait de son héros, Le Photographe, mais aussi d’un pays en guerre. Guibert, lui, ne va pas sur le terrain. Il retranscrit une histoire, des sentiments, des anecdotes…
Depuis quelques années, ces reportages dessinés ont le vent en poupe, séduisent les profanes et les ignorants en BD. Il y a deux ans, le centre Georges Pompidou consacrait une exposition collective à cette nouvelle génération d’auteurs : Johanna pour Taïwan, Sera pour le Cambodge, Loustal,… « Le regain des reportages de bande dessinée est en partie lié à la personnalité de ces nouveaux auteurs, dit Philippe Morin, fondateur des éditions PLG. Jusque dans les années 70/80, les auteurs de BD étaient des gens issus de milieux modestes qui ne voyageaient pas ou peu. Pour pouvoir vivre de leur métier, il fallait qu’ils travaillent 60 heures par semaine sans prendre de vacances et sans bouger de leur table à dessin. A partir des années 90, les nouveaux auteurs, souvent issus de milieux intellectuel, ont fait des études supérieures. Ils ont voyagé dans leur enfance et ont pris goût aux voyages. En plus, la médiatisation de la BD fait qu’ils sont invités dans des festivals culturels dans le monde entier ».
A quand la carte de presse pour les BD reporters ? « Ca donne droit à quoi ?, plaisante Jean-Philippe Stassen. Des abattements fiscaux ? »



















