14 août 2013

Le journaliste qui pensait

Trait de sparation

A 30 ans, Rob Wijnberg veut « réinventer le journalisme ». Sur la promesse d’une information différente, 20 000 Néerlandais lui ont confié un million d’euros.





Au rendez-vous, il est arrivé avec une heure de retard. Le créneau était verrouillé depuis des semaines, il avait fallu un mois pour l’obtenir. Il pleuvait des cordes à Amsterdam, mais Rob avait le sourire. Le sien a quelque chose de juvénile. Il était désolé, vraiment désolé. Son emploi du temps est chargé, il a un journal à inventer. Rob Wijnberg, 30 ans, est journaliste philosophe, ou l’inverse. Peu importe, il n’aime ni l’un ni l’autre. Il plaisante en disant qu’il est de cette espèce étrange et en voie de disparition, « un journaliste qui pense ».

Il y a six mois, cheveux gominés et sourire d’ange, il était l’invité du show télévisé le plus populaire des Pays-Bas, De wereld draait door (Le monde continue de tourner). Ce soir-là, il lance un pari à un million de téléspectateurs : récemment débarqué de la rédaction en chef du quotidien néerlandais NRC Handelsblad, il veut créer une plateforme d’informations en ligne, sans publicité, pour « penser une information nouvelle, au-delà des news ». Et recherche 900 000 euros pour financer son « journal du futur ». Il avait d’abord imaginé l’appeler Le cinquième pouvoir. Ce sera finalement De Correspondent, moins « pompeux ».

Aux Pays-Bas, lorsqu’un hebdomadaire est mentionné dans De wereld draait door, les kiosques sont dévalisés le jour suivant. Événement d’autant plus remarquable que, traditionnellement, les Néerlandais s’abonnent à un journal plus qu’ils ne l’achètent. Les ventes réalisées par les quotidiens nationaux en kiosques sont dérisoires. Et comme partout, les abonnements sont à la baisse.

Le lendemain de son passage par la grande messe télévisuelle, Rob compte 8 000 abonnés à De Correspondent. Une semaine plus tard, plus de 15 000 personnes ont souscrit un pré-abonnement en ligne pour 60 euros. En huit jours et en ajoutant les dons, le site engrange un million d’euros. En juin 2013, De Correspondent compte près de 20 000 abonnés : de quoi financer la future rédaction pendant un an et demi, a calculé le fondateur.

De la plateforme, les membres savent tout juste qu’elle sera en ligne le 30 septembre 2013, alimentée par de grandes plumes et dirigée par Rob. Son visage est familier du grand public. Pendant deux ans, il fut le très jeune rédacteur en chef de l’édition matinale du quotidien néerlandais du soir, NRC Handelsblad. Écarté à l’automne 2012 par la direction qui souhaite recentrer le quotidien sur « sa mission originelle : en savoir plus en moins de temps », il claque la porte et publie, six mois plus tard, un livre acerbe sur les ressorts de l’actualité, De Nieuwsfabriek (La fabrique de l’information).

« La cour de récré »

Entre le journaliste et le quotidien NRC, l’histoire avait commencé comme un conte de fée. En 2010, la direction du journal veut un virage audacieux pour relancer son édition matinale, NRC.next. Créée en 2006 pour concurrencer les journaux du matin, la version « jeune » du quotidien du soir peine à élargir son lectorat. Pour relancer la machine, le journal cherche la perle qui saura parler aux moins de 30 ans.

Rob a alors 27 ans. Il a déjà publié cinq livres et écrit des tribunes pour NRC : jeunesse, médias, société... Il n’aime pas les « news » : « L’actualité est faite d’exceptions, dit-il. Nous pensons savoir comment marche la planète en lisant le journal mais si vous regardez le monde à travers les informations, la seule chose que vous savez à la fin de la journée, c’est comment il ne fonctionne pas. La « nouvelle », c’est ce qui se passe aujourd’hui, jamais ce qui arrive tous les jours et pèse sur nos vies de manière bien plus fondamentale. » La direction lui donne carte blanche pour revisiter NRC.next.

Quand on lui demande pourquoi le quotidien libéral prend le pari fou de faire confiance à un gamin presque inconnu, Rob sourit et répond : « J’ai toujours eu une vision très claire de la manière dont les journaux devraient s’adapter à la nouvelle donne. » La trentaine détendue, il n’est pas homme à s’encombrer de doutes.

Une dizaine d’années plus tôt, Rob a décrété qu’il sera éditorialiste. Il s’entraîne à écrire des papiers dans sa chambre d’ado, puis envoie les trois meilleurs à tous les quotidiens du pays. De Telegraaf, un journal populaire, le publie et lui confie une rubrique dans les pages jeunesse : « La cour de récré ». Pendant quatre ans, il se fait la main en écumant les écoles. Premier constat : les jeunes ne s’intéressent pas à l’actualité. En parallèle, l’étudiant poursuit des études de philosophie.

Entre la philosophie et le journalisme, Rob choisit de ne pas choisir. En 2005, l’une de ses réflexions sur la téléréalité est traduite en français dans Courrier International. Un an plus tard, il quitte De Telegraaf, pour NRC Handelsblad, son opposé complet, «  le journal des élites ». Quelques temps éditeur en charge des actus « chaudes », il ne s’y sent « pas très heureux ». Le terrain non plus n’est pas sa tasse de thé. Rob aime penser et écrire ce qu’il pense. Il veut sa place dans les pages opinions du journal, et l’obtient.



En 2007, à 24 ans, il écrit son premier livre, Boeiuh, la protestation silencieuse de la jeunesse, qui décortique l’apparente indifférence des moins de 30 ans au monde qui les entoure. La « génération Y » est l’une de ses spécialités. Suivront In Dubio, Nietzsche et Kant lisent le journal, Donc je suis… : six livres en six ans. Récemment, il était l’invité d’une conférence TED en qualité de « philosophe influent ». Propulsé à la tête de NRC.next quatre ans après son arrivée dans le journal, Rob est l’un des rares à n’être surpris que pour la forme.

A la tête d’une rédaction devenue « laboratoire », il est chargé, explique-t-il, « d’imaginer ce que pourrait être l’information dans les cinq ou dix ans à venir ». L’édition matinale du Handelsblad reprend en majorité des articles parus dans l’édition du soir, il entend peser sur les structures et revisiter la hiérarchie de l’information. « En général, ce qu’on met en couverture, ce sont les nouvelles qui ont le moins d’impact sur notre société alors que les vraies informations, celles qui ont du sens, sont reléguées dans les dernières pages. »

« Comme un divorce »

En 2010, il ouvre son quotidien sur le brûlot d’un écrivain suisse intitulé « Fuyez les nouvelles ». Sur quatorze pages, « presque la moitié du journal », Rolf Dubelli explique que l’actualité est toxique et que les citoyens soucieux de conserver leur santé mentale feraient bien de s’en tenir éloignés. « Autour du texte, nous avions placé toutes les brèves que nous avons pu trouver, se souvient Rob. Le résultat était un peu plus radical que ce que nous avions imaginé. »

NRC.next gagne des lecteurs mais les relations entre le jeune rédacteur en chef et la direction du journal s’enveniment en février 2012. En vacances sur les pistes, le frère de l’actuel roi de Hollande, le prince Johan Friso, victime d’un accident de ski, est hospitalisé, dans le coma. Toutes les rédactions couvrent l’événement en boucle pendant des jours, y compris l’édition du soir de NRC. Rob refuse de le traiter dans les pages de NRC.next.

Dans un éditorial, il explique être en désaccord avec l’emballement médiatique qui entoure un événement privé, sans aucun impact sur la société ou la vie politique. « Dès qu’il y aura une information pertinente à signaler, nous le ferons. D’ici là, nous entendons appliquer des principes de bon sens », écrit-il.

Il pousse la provocation jusqu’à disséquer noir sur blanc les étapes de la fièvre médiatique : « Les avalanches comme celle-ci débutent la plupart du temps par de l’excitation : le journaliste croit qu’il dispose en moins d’une minute d’assez d’informations pour effectuer un reportage. Si l’avalanche se déclenche, apparaissent alors des peurs existentielles : le journaliste est terrorisé à l’idée de passer à côté d’un élément que pourrait exploiter un concurrent. Il se produit alors rapidement un manque d’oxygène et le journaliste commence à délirer : il finit par inventer des choses. Finalement le journaliste appelle à l’aide, c’est là qu’intervient ce qu’on appelle l’analyse… Et le téléspectateur ? S’il reste trop longtemps enseveli sous cette avalanche d’informations, il existe un risque considérable de mort cérébrale. »

Le décalage entre la maison mère, NRC Handelsblad, et sa petite sœur, NRC.next n’est plus tenable : « Ça ressemblait à un divorce ». Quelques mois plus tard, Rob est désavoué. Fini le laboratoire, NRC.next veut revenir dans la norme, faire « plus de news ».

« Poisson d’avril »

Rob raconte que le journal a reçu des lettres de « fans » déçus après l’annonce de son départ. «  Certains ont résilié leur abonnement. » S’il a des admirateurs, il compte également quelques détracteurs. On le trouve brillant et arrogant. Il s’en moque : « C’est vrai, je suis de nature plutôt confiante, je ne me suis jamais senti angoissé. Peut-être à cause de mes parents psy ? »

Rob dénonce la machine qui s’emballe et l’argent qui remplit les poches des actionnaires au lieu d’alimenter les rédactions. En 2011, NRC Handelsbald a réalisé 4,7 millions d’euros de profits. L’année suivante, le groupe propriétaire du quotidien distribuait 12,5 millions d’euros de dividendes à ses actionnaires, et licenciait une trentaine de journalistes. Dans les couloirs des rédactions néerlandaises, beaucoup souffrent d’entendre dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas.



Les promesses de Rob tiennent en une dizaine de pages succinctes. Dans un « manifeste », le journaliste philosophe explique vouloir « mettre en évidence les structures et les questions soulevées par l’actualité ». Il s’agit, écrit-il, de « redéfinir les concepts d’actualité et d’information : passer de ce qui attire le plus l’attention à ce qui a le plus de sens », en mettant l’accent sur la «  pertinence » et la « vérification des faits ». Là où d’autres s’inquiéteraient de survivre, lui s’accorde également une parenthèse sur la nécessité « d’investir au moins 20% des bénéfices dans le développement journalistique de la plateforme ».

Des critiques pointent le flou de la démarche. Un internaute s’amuse à récolter 90 euros pour passer un an à établir un business plan et proposer une « totale surprise journalistique ». Le 1er avril, un autre met en ligne une réplique de la plateforme provisoire utilisée par De Correspondent pour récolter des fonds, expliquant que tout le projet n’était qu’une vaste farce destinée à savoir « combien d’argent il était possible de lever sur des promesses vides ».

Le discours est séduisant, bien emballé également. Le soir de l’annonce du lancement du projet De Correspondent sur le plateau de De Wereld Draait Door, Rob Wijnberg n’est pas seul. A ses cotés, Femke Halesma, essayiste et ancienne présidente du parti écologique néerlandais retirée de la politique, et Jelle Brandt Corstuis, réalisateur connu dans tout le pays pour une série de reportages sur la vie quotidienne en Russie et en Inde. Ils soutiennent Rob et écriront sur la plateforme.

Comme eux, une dizaine de journalistes ou écrivains vedettes sont associés au projet. Dans la fine équipe se croisent Henk Hofland, 75 ans, adoubé « journaliste néerlandais du siècle » en 1999, Arnon Grunberg, l’écrivain néerlandais le plus lu à l’étranger, ou encore le journaliste Joris Luyendijk, auteur d’un remarquable livre traduit en plusieurs langues sur les limites du métier de correspondent au Moyen-Orient, Des Hommes comme les autres. Il travaille aujourd’hui à Londres pour le Guardian et tient un « blog anthropologique » sur le milieu de la finance.

L’élitisme du concept exaspère plusieurs médias, il fait partie du plan. C’est l’une des stratégies de Rob : dans un monde où l’information de qualité est noyée dans le bruit, capitaliser sur des « plumes » connues des lecteurs est essentiel, explique-t-il : les jeunes, hyper-connectés, sont plus sensibles aux figures qu’aux idées.

L’inconvénient quand on travaille avec des gens dans le vent, c’est qu’on est rarement seul à les vouloir. En juillet 2013, deux mois avant le lancement de la plateforme, personne au sein de la rédaction n’avait d’idée concrète sur la fréquence ou la forme des contributions à venir de ces « correspondants » de luxe. Aucun ne travaillera à temps plein pour De Correspondent. Pour alimenter son site au quotidien, Rob a embauché une dizaine de journalistes, graphistes, développeurs informatiques.

« Si le papier n’avait jamais existé »

Charge à eux de « réinventer le journalisme », comme s’il devait naître aujourd’hui sur Internet. Pour développer sa stratégie sur la toile, Rob a fait appel à son jumeau numérique, Ernst-Jan Pfauth. L’année où Rob prenait la tête de NRC.next, lui était nommé rédacteur en chef du site internet du quotidien, à seulement 24 ans. Blogueur, il est passionné par les médias et les nouvelles technologies. Il est le co-fondateur de The Next Web, l’un des vingt sites les plus visités au monde. Trafic, interactivité et réseaux sociaux sont ses spécialités.

Ernst pense que l’information sera révolutionnée en associant le travail des journalistes à ceux des informaticiens et des graphistes. Ses modèles journalistiques se nomment Snowfall ou Firestorm. Webdocumentaires respectivement produits par le New York Times et le Guardian, ces pièces de reportages multimédias de toute beauté ont mobilisé une dizaine de journalistes et développeurs pendant plusieurs mois et attiré des centaines de milliers d’internautes. Snowfall a obtenu un prix pulitzer. A leur sortie, la blogosphère s’est émue de voir éclore là « le journalisme de demain ». Financièrement, l’opération est un gouffre sans fond.

Depuis plusieurs mois, Ernst, le nerd de De Correspondent, est penché sur l’ergonomie de la future plateforme. Officiellement, il est « l’éditeur » du site en charge de « faire grandir l’audience » en « adaptant les contenus au format web ». Sobre et épurée, la plateforme néerlandaise sera belle et efficace ou ne sera pas. L’idée, explique Ernst, est d’attirer le lecteur et de l’empêcher d’aller voir ailleurs. Contre la tendance à multiplier les liens hypertextes, lui s’efforce de réduire les distractions, débarrasse les pages des gadgets superflus pour remettre le contenu au centre.

Penché sur son ordinateur portable, le blogueur commente le prototype du site en chantier avec enthousiasme : « Sur la page d’accueil, en tête, l’histoire du jour, en ligne chaque matin à 6h30, puis un édito, et la section « Breaking news » qui évoquera une histoire passée inaperçue dans les journaux. Ensuite, le papier de fond… » Un papier de fond, dans un journal entièrement dédié aux histoires de fond ? Qu’entend-il au juste ? Ernst se retourne vers Rob l’œil interrogateur : « Je n’en ai aucune idée ! » Les deux éclatent de rire.

Mathilde Boussion

Pour aller plus loin :


- La plateforme provisoire de De Correspondent


- L’intervention de Rob Wijnberg pour TED à Rotterdam,« The Unknown will lead the future », octobre 2011


- Les webdocumentaires Snowfall(New York Times) et Firestorm (The Guardian)


- Le site de NRC Handelsblad



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Trait de séparation Commentaires
  • Bonjour Roland,
    Nous avons rencontré Rob Wijnberg et Ernst Jan Pfauth au mois de juin 2013. A cette époque, le site était encore en préparation et Ernst Jan Pfauth, "le nerd" de DeCorrespondent, parlait bien de Snowfall et Firestorm comme d’exemples de "journalisme 2.0" innovant. De fait, l’interface actuelle de DeCorrespondent, extrêmement soignée, ainsi que le choix de traiter les sujets sur la longueur, sont des éléments qui rappellent Snowfall et Firestorm. Mais le but de DeCorrespondent n’a jamais été d’imiter ces reportages, qui ne reposent par ailleurs sur aucun modèle économique viable. Les fondateurs ont créé leur propre formule, en mettant par exemple l’accent sur l’analyse plutôt que sur le reportage. Sans connaître la teneur des critiques formulées à l’égard de Snowfall et Forestorm dans Libération, il ne me paraît pas incompatible de prendre un reportage pour exemple tout en le mettant à distance pour tenter de faire encore mieux...
    Bien à vous,
    Mathilde Boussion

    Boussion*Mathilde 10 mars 12:19
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  • Merci pour cet article qui m’a fait découvrir ce merveilleux projet. Pour moi c’est un autre XXI mais quotidien. J’ai hâte de le voir en France.
    Dans une interview accordée à Libération, les co-fondateurs du "Correspondent" affirment que Snowfall et Firestorm sont des exemples à ne pas suivre (contraire à ce qui est dit ici. cf "leurs modèles sont snofall et...)
    Du coup je me pose des questions sur l’exactitude de l’affirmation (chez vous ou chez eux ?). Merci de vérifier

    Roland Polman 8 mars 00:17
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