
Un futon, des couvertures en vrac, des papiers froissés, des canettes de bière, et au milieu de ce fatras, un homme chevelu assis en tailleur. Comme un enfant, il parle d’un insecte qui existait il y a cinq millions d’années, d’une autre bestiole bizarroïde fossilisée, des invertébrés qu’il ne pourra jamais voir et donc qu’il aime imaginer, reclus dans sa chambre trop petite pour lui. Et puis soudain il dit « Arrête ! », ferme la porte de son monde au nez de la caméra.
Ainsi s’ouvre Eau douce eau salée, un petit bijou de documentaire, intimiste, tendre et oppressant, déroutant et poétique. Sa réalisatrice, Aya Tanaka, une Japonaise installée en Belgique, a pour habitude d’aller passer l’été chez ses parents avec ses deux fils. En 2010, elle décide de consacrer ses vacances à Jun, 35 ans, enfermé dans l’appartement familial depuis des années. Elle traverse alors une période personnelle difficile, se cherche, s’interroge, réalise qu’elle considère son grand frère « comme un monstre, un personnage horrible, gros, qui ne se lave, ne se rase pas, perd ses dents… » « Le monstre, c’était moi ! J’ai voulu tenter de l’écouter pour la première fois, afin de changer quelque chose entre nous. »
Au Japon, les jeunes qui fuient la foule et la lumière, ont le besoin pathologique de s’isoler du monde, sont appelés hikikomori. Les parents de Jun ont collé cette étiquette très médiatisée à leur fils. Jun a « conscience de ce qu’il représente », il évite la caméra, sort rarement de sa tanière, sauf pour aller à l’évier, au frigo. Une nuit il laisse la porte entrouverte, Aya Tanaka sent qu’elle l’offusque, mais qu’au fond, il a accepté de se livrer. Elle découvre un frère d’une « force physique et d’une intelligence immenses », avec « de la douceur dans les gestes », mais un frère qui s’avoue vaincu.
Dans le monde de Jun, il y a quelques bons souvenirs, très rares, des filles, du foot. Il dit :« Je ne me souviens que de ce qui est dur et douloureux… » Il y a bien la pêche, parfois il lance sa canne près de chez ses parents, dans le fleuve qui se jette dans la baie de Tokyo, là où l’eau douce se mêle à l’eau salée. Cela, Aya le savait, et pour filmer ces échappées exceptionnelles, ces moments de joie et de soleil, elle a emmené une caméra super 8. Mais durant tout le mois de son séjour, Jun refuse de titiller le poisson. Ce sont donc ses propres enfants rieurs, des pêcheurs anonymes, les arbres dans le vent, que la réalisatrice saisit avec le grain des films d’autrefois.

Eau douce eau salée est fait de va-et-vient entre ces rayons de vie, le huis clos de la chambre de Jun – sa nuque, ses cheveux, la bouche qui engloutit les canettes, les jambes qu’il gratte - et des scènes routinières dans l’appartement : la mère en cuisine, les enfants à table, le père devant son journal. Le père d’Aya a davantage l’habitude de la caméra, il était le personnage principal du premier documentaire d’Aya Tanaka, en 2004, appelé Harimano, du nom de la montagne que cet enseignant a quitté pour s’installer dans une tour de la capitale. Syndicaliste, compagnon du parti communiste, "réfugié politique dans son propre pays", l’homme au corps sec a été déçu par la montée du nationalisme et l’effacement de la mémoire de la guerre. Aya Tanaka a fait le portrait du père qu’elle a connu, alcoolique, déprimé.
Elle n’a, depuis, cessé de fouiller tout près d’elle, au sein de sa propre famille, pour interroger les dérèglements socio-économiques de l’archipel. En 2009, Le parfum d’une fleur lointaine traitait de manière subjective des fantômes de la guerre sino-japonaise à travers l’histoire de son grand-père, envoyé en Mandchourie. « Le Japon était l’agresseur, des armes chimiques ont été utilisées. Un demi-siècle plus tard, c’est un sujet dont on ne peut pas parler au Japon, même avec des amis proches. » Elle réalise aussi un autre documentaire sur une musicienne congolaise à Bruxelles, un film différent mais tout aussi personnel : son mari est un Allemand d’origine africaine.
Que raconte Jun, du Japon d’aujourd’hui ? Son père évoque la « génération perdue », celle de ses enfants, désormais trentenaires, qui, la première, a vu s’écrouler le modèle traditionnel de la société nippone, basée sur l’emploi à vie, les primes, la retraite confortable. Comme tant d’autres, Jun a multiplié les petits boulots intérimaires, coursier à moto un jour, ouvrier spécialisé dans les métaux de faible épaisseur un autre, il a été viré, a eu un accident, a renoncé... Attablé dans la petite cuisine chargée, vêtu d’un marcel un peu trop grand, le patriarche fait aussi allusion à « la famille », la famille japonaise, la sienne… ? Aya Tanaka : « L’éducation ouverte, démocratique, que nos parents nous ont donnée ne colle pas avec le reste de la société. Au Japon, j’avais appris à me taire ». A 20 ans, la jeune Japonaise ne supporte plus la pression sociale, part pour l’Europe. Jun, lui, résout ses contradictions autrement. L’année dernière, alors qu’Aya terminait le montage, il est parti, à 38 ans, emporté par une maladie du foie.
Léna Mauger
Eau douce eau salée
Aya Tanaka
50 minutes
Co-produit par l’Atelier des jeunes cinéastes de Bruxelles
La bande-annonce est visible ici.


















