
- ©Noemi Schipfer
Lundi 6 février s’est ouvert à la cour d’assises de Nice le procès en appel de Mounir Tinouiline et Fahem Djermoune. Ce sont deux des quatre garçons qui, lors de ce qu’ils appellent un « plan cul », avaient emmené leur victime, Cécilia Gueye, dans un hôtel de Marseille pour la violer tour à tour, après l’avoir forcée à boire de façon démesurée.
Cécilia Gueye est décédée dans cet hôtel de cette absorption massive d’alcool, les quatre comparses l’ayant laissé mourir sans appeler les secours. Mounir Tinouiline et Fahem Djermoune avaient été condamnés en première instance respectivement à 15 ans et 13 ans de réclusion criminelle. Les deux autres participants à ce viol collectif, Emmanuel Denis et Anis Nafti ont renoncé à faire appel. Ils avaient été condamnés à 10 ans. Cécilia morte, ils étaient restés sur les lieux. Au contraire de Tinouiline et de Djermoune qui avaient pris la fuite.
Leurs physiques contrastent. Mounir Tinouiline est un gros costaud avec un visage poupin. Fahem Djermoune, lui, est très maigre, épais comme une allumette. Avec ses épaules de brindille, ses cheveux rasés, ses oreilles décollées, il ressemble à un petit oiseau déplumé. Ils ont tous les deux 22 ans. Ils sont enfermés dans un box aux vitres transparentes. Ils ont déjà fait trois ans de prison. Ils combattent pour y rester le moins possible.
Le premier jour, Mounir Tinouiline affronte la salle, en se tenant bien droit, en matamore. Il commence en disant : « D’abord, je voudrais dire que j’ai une pensée pour Mademoiselle Gueye. J’espère qu’elle repose en paix. » Mais après cette rapide pensée, il se présente en innocent, en victime injustement condamnée. Il se plaint d’être depuis trois ans en prison, s’offusque d’être traité de violeur, et s’attaque bille en tête au père de Cécilia. « Ça ne s’est pas passé comme vous le dites, lance-t-il. Avant même de passer devant la justice, j’étais désigné comme un monstre. Monsieur Gueye me montrait du doigt avant que je sois jugé ».
Fahem Djermoune commence en déclarant : « J’ai des regrets parce que je n’ai pas appelé les pompiers. » Mais juste après, il lance : « Je fais appel parce que c’est treize années où je serai exclu de la société. Treize années où je serai privé de ma famille. » Il se lamente de ces treize Noëls, de ces treize anniversaires en famille dont il sera privé, devant des parents dont la fille est morte, parce qu’il n’a pas appelé les secours.
Tous deux jouent la même partition : regrets rapides, puis attaque frontale contre le père de leur victime. Fahem Djermoune s’en prend très vite au père de Cécilia. Il s’offusque que celui-ci l’ait traité de « prédateur sexuel ». On ne peut pas dire qu’ils font à ce père l’honneur de bien longues ni de bien sincères condoléances. Tout de suite, ils l’attaquent, ils le ciblent. Cet homme qui se tient très droit en face d’eux, qui les regarde sans ciller, ils le considèrent comme leur principal adversaire. L’ennemi. Ils craignent les mots de ce père, son éloquence, son regard. Mais ce qu’ils craignent plus que tout, c’est son exigence de vérité.
La mère de Cécilia a posé devant elle un dossier recouvert d’une grande photo de Cécilia. Tout le monde peut voir cette photo. On a dit que « Cécilia était jolie comme un cœur ». L’Avocate générale parle de sa « beauté sidérante ». C’est cela qui est exact : elle était d’une beauté sidérante. Alors on la dit « victime de sa beauté ».
Durant d’interminables audiences, on a l’impression d’assister au procès de cette jeune morte et non à celui de ses violeurs. La défense utilise l’addiction à l’alcool de la victime, essaie de la faire passer pour une « accro du sexe », une nymphomane, et utilise à fond le carnet que sa mère tenait quand Cécilia était en pleine perdition, en pleine détresse. Cette stratégie qui consiste à caricaturer la victime est parfois poussée jusqu’au grotesque. Ainsi, pour montrer à quel point Cécilia était bien une « cochonne », une avocate de la défense relève dans le carnet cinquante-sept noms d’hommes « fréquentés » par Cécilia. Voulant démontrer que Cécilia pouvait avoir plus de six hommes en une journée, l’avocate dit : « Et ce jour-là, après Kevin, c’était Mehdi. » Elle a mal lu. Il ne s’agissait pas d’un Mehdi, mais de « Mamie ». Cécilia était allée voir sa grand-mère. L’avocate continue : « Et après Mehdi, c’était Matar. » Là, elle a bien lu. Il s’agit bien de Matar, mais c’est le prénom de son père !
Ainsi pendant des heures et des heures, les parents de Cécilia, son frère, sa famille vont entendre faire le procès de Cécilia jusqu’à ce point où son père s’exclame : « On a entendu une diffamation qui fait très très mal : "Elle était accro du sexe". Cécilia n’était pas une salissure. Cécilia n’était pas sale. Ce n’était pas une accro du sexe. Elle était dépendante de l’alcool. Elle était fragile et cette fragilité l’a poursuivie jusqu’à sa mort. A chaque fois, c’est le même procédé. Il faut salir la victime. »
Durant les audiences, rien n’est épargné aux parents de Cécilia, rien non plus à sa mémoire. Ses violeurs disaient qu’elle était une « chienne ». « Chienne », le mot ne passerait pas en cour d’assises, alors va pour « accro du sexe », alcoolique, droguée, nymphomane. Le moindre mail de Cécilia est décortiqué par la défense, ses mots sont tordus pour leur faire dire ce qu’elle n’a jamais dit.
Combien d’heures a-t-on passé à entendre tirer vers le bas sa fragilité complexe ? Tandis que ses violeurs niaient. Ils nient le viol, ils nient l’avoir organisé et planifié. Ils nient avoir contraint Cécilia à boire. Ils affirment qu’elle était consentante pour ces « relations » avec quatre garçons dans une chambre d’hôtel, d’accord pour un « plan cul » où telle une meute, ils comptaient être six à « profiter » d’elle. Ils nient avoir abusé d’elle alors qu’elle était « inerte, limite vaseuse, inconsciente ». D’après eux, elle était « active », tout à fait « consciente, participante ». Qui peut croire au consentement d’une victime morte avec plus de cinq grammes d’alcool dans le sang ?
Madame Brule, experte en toxicologie, explique scientifiquement : « Entre 2,5 et 4 grammes, on constate un état de stupeur, la perte des fonctions motrices, le sommeil et l’hypothermie. A 5 grammes, on est dans le coma, en danger de mort. »
Les deux accusés nient aussi avoir voulu faire disparaître toutes les traces de leur passage avant de prendre la fuite. Djermoune dit qu’il a enlevé les verres, les bouteilles, les gobelets, les préservatifs, la serviette maculée par les vomissures de la victime « pour faire propre ». Par souci domestique, en somme.
Ils l’appelaient « la chienne », « la folle ». Mais on apprend qu’entre eux, entre amis, entre complices, ils se donnent des petits noms charmants. Ils s’appellent « ma princesse », « ma chérie », « bébé ». Ma princesse !
Pour justifier sa participation à ces « plans cul » qui s’appellent purement et simplement des viols en réunion, Tinouiline s’exclame : « J’étais jeune, j’étais con, j’aimais les femmes ». Leur seul élan de sincérité est de dire : « On a eu peur. On voyait la mort pour la première fois. » Cet effroi de la mort est leur seul élan de sincérité. Ils n’appellent plus Cécilia « la cochonne ». Ils disent toujours « Mademoiselle Gueye », maintenant, en cour d’assises. Ils laissent à leurs avocats le soin de la dépeindre en « chienne », et à ceux et celles qui sont venir les soutenir de dire qu’elle était « une crasseuse » devant les micros qu’on leur tend.
Et dans cette salle d’assises à l’ambiance tendue, le fan-club assiste sur des bancs de fer au procès de cette « crasseuse » qui a eu ce qu’elle méritait.
Férocement confronté à l’ennemi : une famille dont la fille est morte.
A suivre


















