27 mars 2012

Les Antigones de Palestine

Trait de sparation

Tragédie grecque et palestinienne se donnent la réplique à Ivry.



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Antigone (Shaden Sali) vient d’être arrêtée par le roi, son oncle Créon (Hussam Abu Eisheh) pour avoir osé recouvrir le corps de son frère décédé. ©Nabil Boutros


Certains énoncés retiennent immédiatement l’attention. Ici, l’équation tenait en trois points : Théâtre National Palestinien, Antigone, France. Du drame palestinien, on a parfois le sentiment d’avoir tout lu, tout vu. Au point d’être lassé. Les journaux télévisés ont renoncé à l’expliquer. Deux mille nouvelles constructions par-ci, une centaine de morts par-là : l’information s’est mue en décompte vide de sens.

En proposant au Théâtre National Palestinien de jouer Antigone au Théâtre des Quartiers d’Ivry, Adel Hakim, le metteur en scène de la pièce, relève un double défi : user de l’art pour réveiller les consciences, et briser la théorie du « mort-kilomètre ». C’est aux portes de Paris et en arabe - surtitré en français - que se joue la tragédie. Les comédiens sont Palestiniens et leur intensité fait du parallèle entre leur quotidien et le destin d’Antigone une évidence.

Écrite par le tragédien grec Sophocle, Antigone, c’est l’histoire des enfants d’Œdipe, roi de Thèbes, qui, sans le savoir, tue son père et épouse sa mère avant de mourir en exil. Ses deux fils, Etéocle et Polynice, se disputent le trône vacant dans un duel fratricide. Devenu roi, leur oncle Créon ordonne de livrer le cadavre de Polynice aux chiens, condamnant l’âme du défunt à d’éternels tourments.

L’une des sœurs de Polynice, Antigone, décide de passer outre et recouvre le corps de terre en cachette. Le nouveau roi condamne l’insolente à mort. Par désespoir, Hémon, fils de Créon et fiancé d’Antigone, met fin à ses jours. En l’apprenant, sa mère l’imite. Terrassé par le destin, Créon perd la raison.

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A vouloir imposer sa loi, Créon (Hussam Abu Eisheh) a perdu ce qu’il avait de plus cher : à ses pieds, gisent les corps de sa femme et son fils.
©Nabil Boutros


A Ivry, la pièce s’ouvre dans la pénombre : portés sur des brancards, deux cadavres enveloppés d’un drap blanc sont amenés sur scène. Sophocle est déjà loin. Des images vues cent fois sur l’écran de télévision ressurgissent. Les femmes pleurent pendant que les hommes s’entretuent. Mais pas seulement.

Dans la Palestine de Sophocle, c’est une femme qui défie l’autorité. Frêle et enragée, l’Antigone du Théâtre National Palestinien, Shaden Sali, s’engage vers la mort avec la puissance des vivants qui n’ont rien à perdre. « Même si la pièce est vieille de plus de 2000 ans, c’est de nous qu’il s’agit », dit-elle. D’ailleurs, Hussam Abu Eisheh, qui interprète Créon, est véritablement son oncle.

La répression, la loi des hommes et celle des Dieux, l’abandon de soi au nom d’une conviction, la terre, l’enfermement : la métaphore palestinienne file à l’envi. S’agissant du conflit au-delà de la seule Palestine, résonnent aussi la lutte à mort des frères ennemis et la tragédie commune née de la somme des entêtements individuels.

Tous les comédiens présents à Ivry ne vivent pas de la scène - Yasmin Hamaar, qui joue Ismène, la sœur d’Antigone, est avocate à la ville - mais aucun n’a renoncé au théâtre. « Toute la journée nous sommes sous pression, nous sentons notre coeur saigner. Tout ça, il faut que ça sorte », explique Hussam Abu Eisheh.

Celui qui joue les oppresseurs a été l’un des créateurs du Théâtre National Palestinien, au début des années 1980. La scène lui a valu plusieurs allers-retours dans les prisons israéliennes. Les arrestations ont cessé, mais, installé à Jerusalem-Est, considérée par l’ONU comme un territoire occupé, Hussam Abu Eisheh n’a toujours pas de passeport. « Jouer, c’est toute ma vie, raconte le comédien. C’est le seul espace de liberté que je possède ».

Mathilde Boussion



Antigone est jouée par les comédiens du Théâtre National Palestinien jusqu’au 31 mars 2012 au Studio Casanova :
69, avenue Danielle-Casanova 94200 Ivry-sur-Seine / 01 43 90 11 11
Du 3 avril et jusqu’à la fin du mois de mai, ils seront en tournée en région parisienne, en Normandie, ou encore à proximité de Lyon et Toulouse. Vous pouvez retrouver toutes les dates ici.
Face au succès de la pièce, les comédiens seront de retour à Ivry en novembre prochain.



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