
Nous sommes le 4 mai 2001, il est sept heures, Antonio va bientôt prendre son envol. Qui est cet homme qui, à 90 ans, décide de faire le dernier saut de sa vie, du haut du 4e étage d’une maison de retraite au Nord de l’Espagne ? Cette histoire, nous la découvrons racontée par son fils, Antonio Altarriba, écrivain et scénariste espagnol, et dessinée par Kim, auteur satirique de la presse hispanique.
Au cœur de la province de Saragosse, au début des années 1920, les paysans veillent jalousement sur leurs terres. La campagne où grandit le petit Antonio est quadrillée de murets de pierre. Ces barrières-là sont franchissables. Rien n’est impossible à l’imagination. Avec son ami Basilio, Antonio court les parapets, rêve d’automobiles rutilantes et d’une vie débarrassée du labeur de la terre. À 20 ans, il enfourche sa bicyclette et s’élance vers la ville sans un regard en arrière.
S’ensuit un récit épique fait d’idéaux, de luttes contre les murs –implacables, cette fois– de la pensée totalitaire, d’entreprises risquées et d’illusions rompues. Antonio connaîtra la guerre civile, la résistance française, le quotidien sous Franco. À travers l’histoire d’un homme, L’Art de voler revisite les combats et les blessures de l’Espagne du XXe siècle.
La bande dessinée se prête bien à l’exercice. Kim, le dessinateur, retrace la toile de fond historique, des images d’archives dans les yeux et des souvenirs d’enfance plein la tête. L’usage du récit graphique répond aussi à d’autres exigences : « Lorsque j’ai eu l’idée de ce projet, je ne savais pas encore quelle forme lui donner, explique le scénariste Antonio Altarriba. Je ne parvenais pas à trouver le ton juste : qui raconterait l’histoire ? " Antonio " ? " Mon père " ? " Lui " ?... Très vite, la bande dessinée m’a semblée un moyen efficace de mêler du factuel et une certaine subjectivité ».
Dans une ingénieuse entrée en matière, la voix narrative d’Antonio-fils se fond dans celle de son père. Tout au long du récit, elle nous plonge au plus profond des désirs, espérances, craintes, hontes et renoncements d’un homme. Antonio s’est refusé toutes ellipses. Il dit tout, montre tout, sans détour : « J’ai senti que je devais mener le personnage de mon père jusqu’au bout. Aujourd’hui, je porte encore sa voix en moi ».
Victoria Scoffier
Rencontre avec Antonio Altarriba
Quand et comment avez-vous eu envie d’écrire ce livre ?
Lorsque mon père est décédé le 4 mai 2001, la directrice de la maison de retraite m’a réclamé 34 euros – la somme que devait mon père pour être décédé le 4e jour du mois et non le 1e. L’administration de la maison était responsable de sa mort, et j’aurais pu m’en plaindre. Au lieu de cela, j’ai conseillé à l’établissement de faire plus attention à ses résidents, et je n’ai rien remboursé. Trois ans plus tard, une lettre du tribunal me conviait expressément à payer cette dette, augmentée des intérêts de retard. Cet incident a mis le feu aux poudres. J’étais indigné. C’était une humiliation de plus que l’on infligeait à mon père, jusque dans sa mort. C’est là que j’ai eu envie d’écrire - non seulement pour honorer la mémoire de mon père, mais aussi pour témoigner de l’injustice que nous avions subi, et pour que cela ne se reproduise plus.
Comment avez-vous réussi à reconstituer la vie de votre père dans les moindres détails ?
Quand j’étais jeune, mon père ne parlait jamais de son passé. Ces détails, je les ai d’abord eus à travers ce que me racontait son ami Mariano durant mes vacances d’été en France. Et puis, il y avait des choses que je ressentais à la maison, dans les discussions entre ma mère et ma tante…certaines choses qui n’étaient pas dites mais qui étaient dans l’air : l’abstinence de ma mère, l’adultère de mon père avec la femme de son collaborateur, le fait que cette dernière était battue… Après la chute de Franco, mon père s’est mis à m’en parler, un peu. Sur la fin de sa vie, il ne parlait plus que de ça. Il est allé loin dans ses confidences. Il m’a raconté, par exemple, le désir qu’il avait éprouvé pour Madeleine alors qu’il avait le double de son âge. Il m’a dit : « Elle était si belle, je n’ai pas pu résister… » Je ne pouvais pas faire d’impasse sur ces détails intimes. Il fallait que j’aille au bout, cela fait parti du personnage et du drame de sa vie. Les idéaux auxquels il a renoncé, la difficulté d’une vie quotidienne sous le régime franquiste, l’échec de sa relation avec ma mère…Tout est lié.
Pourquoi avoir choisi Kim comme dessinateur ? Comment avez-vous travaillé ensemble ?
Je connaissais déjà le travail de Kim. Je savais qu’il faisait des dessins satiriques dans la presse mais qu’il avait par ailleurs un style de dessin plus travaillé. Lorsque j’ai décidé de faire ce récit en BD, je me suis dit : c’est lui. Nous nous sommes rencontrés dans un festival, et je lui ai présenté le projet. Il doutait de lui car c’était son premier récit graphique, mais je l’ai convaincu qu’il pourrait le faire et il a accepté. Il a dessiné le scénario au fur et à mesure de sa lecture. Quatre ans plus tard, il m’a appelé et il m’a annoncé : « Antonio, je l’ai fini ! » C’était une grande émotion.
Propos recueillis par V.S.
L’art de voler, Antonio Altarriba & Kim. Editions Denoël Graphic.


















