25 octobre 2012

Les enlisés

Trait de sparation

Le Sahara occidental est coupé en deux par un mur de 2400 kilomètres. Un réalisateur belge raconte ce conflit et ces fantômes du désert.



Du sable, des étendues infinies de sable. Quelques tentes, des cailloux. Des hommes qui préparent le thé, lentement, si lentement, comme si la mousse était un bijou, comme si la journée toute entière ne devait tourner qu’autour de cette œuvre. Du vent. Des yeux que l’on protège. Des prières, autre rituel. Et des informations que l’on écoute à la radio.

A l’image, il ne se passe rien d’autre. L’ennui frôle. Mais des voix off interpellent. Elles racontent un conflit, des morts et des déplacés. Un attachement à la terre, une résistance, le quotidien dans des camps de réfugiés. Le Sahara occidental est un drôle de pays coupé en deux, dévasté par une guerre jamais résolue et balafré par un des murs les plus longs au monde, 2400 km… mais qui s’en souciait avant que ces voix nous apostrophent ?

En filigrane, sans jamais vouloir expliquer ou démontrer à grand renfort d’outils pédagogiques, le réalisateur belge Pierre-Yves Vandeweerd revient sur la fin de la colonisation espagnole, en 1976, et sur le conflit qui a suivi : d’un côté, le Maroc revendiquait ce petit bout de territoire, de l’autre, l’Algérie soutenait les indépendantistes sahraouis du front Polisario. Résultat, des morts, des blessés et des familles démembrées. Le Maroc a fini par construire un mur, achevé en 1989, qui sépare le territoire entre « occupé » et « libéré ». Depuis 1991, un cessez-le-feu maintient les deux camps dans une guerre d’usure. Aujourd’hui encore, le Sahara occidental n’a toujours pas de statut juridique officiel.

Pierre-Yves Vandeweerd tourne depuis longtemps dans cette partie du monde. Dans le camp de réfugiés de Tindouf, en Algérie, les Sahraouis qu’il rencontre en 2008-2009 le bouleversent : « Ils étaient là mais plus là, comme des spectres, des fantômes, happés par l’oubli. A 30 ans, certains n’avaient connu que les camps : ils étaient habités par une force intérieure de survie incroyable mais en même temps, ils résistaient pour un territoire qu’ils n’avaient jamais connu… J’ai pensé que le cinéma pouvait entraver cette dynamique de l’oubli. »

Le film a été tourné de part et d’autre du mur « pour reconstituer une cartographie de territoire perdu ». A l’est bien sûr, les gens sont heureux de parler. A l’ouest, ils en sont empêchés, la caméra est souvent rangée par précaution, et les témoignages seront enregistrés par téléphone.

Le mur lui-même nourrit tout un imaginaire. Est-ce lui que l’on aperçoit au fond, ou est-ce une simple dune ? « C’est un mur de sable, bétonné seulement par endroit. Il est très difficile de se le représenter et je voulais que cela reste flou. Car le véritable problème n’est pas ce long monticule de sable : ce sont les mines antipersonnel et antichars qui l’entourent sur 3 km de chaque côté et qui empêchent tout passage. Et ce danger là est invisible à l’œil nu. »

Les voix off sont là « pour rétablir le respect de la parole. » Le grain de la pellicule « pour obliger à regarder autrement. » Le noir et blanc « pour montrer que ce conflit est intemporel, que la situation s’est enlisée depuis longtemps, qu’elle a disparu de l’actualité du monde. »

Un témoignage accroche d’abord par sa poésie, puis par la brûlante actualité qu’il dégage. Car au Mali aussi, un désert est en proie à la guerre :

«  Je suis un homme du désert. J’ai toujours été nomade (…) C’est cette connaissance du désert qui me rend à présent certain de l’échec des soldats marocains. Ils n’ont aucune idée de l’espace et de ses distances. Ils procèdent comme des fauves qui misent toute leur attaque sur un seul assaut. Ce serait utile s’ils avaient une cible à attaquer. Mais ils ne trouvent face à eux que des fantômes. Des fantômes alliés aux vents, au froid, aux brûlures mortelles du soleil, à la soif du désert. Et au temps qui passe, qui use, qui détruit. Comment peuvent-ils croire en une victoire que la nature leur refuse de toute évidence ? C’est ce qui m’apprend que le monde a changé. Je ne peux pas croire que le fusil soit l’unique clé de la victoire. Une guerre conçue hors le temps et l’espace n’est qu’un délire de fou. »

Marion Quillard

Territoire perdu,
De Pierre-Yves Vandeweerd
Sorti en salles le 30 novembre 2011
Dans le cadre des Étoiles de la Scam, le film sera diffusé à Paris au Forum des Images le dimanche 28 octobre à 22h15 et, dans le cadre du mois du documentaire, le 28 novembre à la médiathèque de Montpellier (Hérault) et le 30 novembre à celle d’Issoudun (Indre).

Grand Prix du Festival de Jihlava (République Tchéque), Meilleur documentaire international Grand Prix de la compétition internationale longs métrages des Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal, Prix du montage Prix spécial du jury de Doclisboa (Portugal) Mention spécial du jury de la compétition officielle au Festival International du Film de Namur (Belgique) Mention spéciale du jury de la compétition officielle au Festival International de Cinéma indépendant de Mar del Plata (Argentine)



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