2 octobre 2011

Les étoiles de Quito

Trait de sparation

Dans le numéro 15, Didier Tronchet raconte en images sa ville de Quito, capitale de l’Équateur perchée sur les nuages. Il y a près de trois siècles, des chercheurs français s’aventuraient sur les mêmes sommets pour y mesurer la terre. À partir des notes qu’ils ont laissées, Florence Trystram retrace leur voyage dans "Le procès des Étoiles".



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©Didier Tronchet


Pour mesurer l’Équateur, ils furent envoyés à Quito. En 1735, Pierre Bouguer, Charles de La Condamine et Louis Godin, trois membres de l’Académie royale des sciences de Paris, accompagnés de leur équipe, s’embarquent depuis la Rochelle pour un voyage qui doit durer quelques mois. Ils ne reposeront le pied sur le Vieux Monde que dix ans plus tard pour les plus chanceux. Maupertuis, autre illustre représentant de l’Académie, leur a depuis longtemps volé la primeur d’annoncer au monde la forme de la terre : aplatie aux pôles, renflée à l’équateur.

Sur la cordillère des Andes, perchés parfois à plus de 4000 mètres d’altitude, perdus « au détour de ce qui ne peut s’appeler chemin que dans cette région maudite où aucun nom connu ne sert à son usage normal », les hommes de science devenus explorateurs doivent enfiler des perches sur plus de trois cents kilomètres de distance. Pourquoi avoir choisi Quito, soumis aux grondements de la terre qui dérèglent continuellement les instruments de mesure, aux pluies diluviennes, à la faune sauvage et à la menace des volcans ? Quito, un terrain même pas plat… Les chercheurs eux-mêmes préfèrent ne pas s’en souvenir.

La présence des Espagnols, qui règnent sur ce qui est encore le Pérou, ainsi que celle des Anglais, autorisés à commercer avec les Indes, offre une certaine sécurité en même temps qu’elle assure à l’expédition des échanges aussi réguliers que possible avec l’Europe. Dans le meilleur des cas, il faut attendre sept mois pour qu’une lettre envoyée de Quito soit lue à l’Académie. Rapidement, l’institution a écarté l’idée d’envoyer ses chercheurs du côté des « sauvages » d’Afrique. En Europe, on se demande encore si les Indiens eux-mêmes ont une âme.

Les scientifiques ne sont pas les derniers à se poser la question. Du Pérou, ils ramènent des mesures, des cartes, des plantes, du caoutchouc, de l’or même, suppose t-on, mais aucun traité d’anthropologie. Fidèles à l’imaginaire colonial, géographes et astronomes voient dans les Indiens des êtres « que la figure humaine distingue à peine de la brute », « d’une paresse extrême et stupides », occupés à mâcher des feuilles de coca du matin au soir. Des Indiens voleurs aussi, qui abandonnent les Français en pleine jungle dès que l’occasion se présente. Mais force leur est de constater l’incroyable résilience de la population, derrière son apparente passivité : « Jamais la culture indienne ne s’est laissé complètement éteindre ». L’Espagne a interdit la célébration des rites Incas, mais chaque fête est l’occasion pour les Indiens de détourner les festivités en hymne au dieu soleil.

La maladie terrasse plusieurs membres de l’expédition et les procès se multiplient pour quelques autres. L’Espagne redoute la présence des Français alors que son empire vacille. La guerre avec l’Angleterre menace d’éclater, les Indiens se révoltent. L’hospitalité des créoles qui règnent sur les plantations et les mines d’or de la région offre aux explorateurs de se consoler des vols à répétition. Créoles et Espagnols se côtoient sans s’apprécier. « les créoles méprisent ces gens venus d’Europe, qui ne connaissent pas grand-chose au pays et sont beaucoup moins riches que les habitants qui se livrent au commerce de l’or, rapporte Florence Trystram, Ils règnent en maîtres à peu près absolus. »

Au milieu de ce joyeux désordre naissent d’impitoyables rivalités entre les Français. Jamais à court d’argent, La Condamine est soupçonné d’avoir mis la main sur l’Eldorado. Godin, le chef de l’équipe, a dilapidé les sommes remises par l’Académie pour satisfaire ses dépenses personnelles et celles de ses conquêtes féminines. Dix ans plus tard, les Académiciens rentrent chacun de leur côté en Europe.


Mathilde Boussion


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Le Procès des étoiles, Florence Trystram, éditions Payot, 2001


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Trait de séparation Commentaires
  • Je crois qu’il serait nécessaire d’ajouter cette autre facette aux "Etoiles de Quito" : L’amitié de deux hommes de science : Charles-Marie de La Condamine et Pedro Vicente Maldonado et l’origine de l’amitié entre deux peuples" A. Darío Lara :
    http://ambassade-equateur.org/esp/w...

    En vous souhaitant une très bonne lecture !, excellente année 2012

    M. Claude Lara

    LARA 6 janvier 2012 16:47
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  • Je recommande : à lire absolument !

    3 décembre 2011 13:15
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