Lorsqu’Agnès Montanari foule le sol de Sanaa pour la première fois, elle est troublée par ces « vestales noires », leur démarche ondulante et leur façon de se reconnaître dans la rue, à 50 ou 100 mètres de distance. Un jour qu’elle était perdue, l’une de ces femmes lui indique son chemin. Agnès la recroise quelques jours plus tard : « Tu me reconnais ? », lui demande la silhouette sombre. « Oui, à la voix… », lui répond la photographe.
On connaît le Yémen pour sa révolution, ses villes d’argile rouge, la reine de Saba et les jambiyas, ces dagues courbées pendues à la ceinture des hommes. On le connaît moins pour ses femmes citadines. Elles sont archéologues, enseignantes, ingénieurs, médecins…, veulent choisir leur mari et partager les tâches domestiques, avoir des enfants tout en travaillant,… Les femmes de Sanaa intéressent Agnès Montanari. Elle pressent qu’une modernité à la yéménite se distille à petit feu, que le destin de ces femmes est en train de changer et qu’elle, photographe, doit en témoigner.

- Les femmes yéménites portent le niqab le plus souvent par tradition familiale ou mimétisme. Pour nombre d’entre elles, c’est aussi une protection qui leur permet de travailler et d’être mieux insérées dans la société. Il n’empêche pas les hommes de les interpeller dans la rue- mais jamais par leur prénom.
Elle rencontre Aicha. Cette jeune informaticienne lui ouvre la porte de sa maison et de ses convictions. Elle lui présente ses jeunes sœurs, Ida et Safia, ses frères et leurs femmes, et sa mère, Houssen. « Houssen est intelligente, elle n’a pas eu la chance d’étudier à l’université alors elle pousse ses filles à le faire, explique Agnès Montanari. Les jeunes yéménites des villes veulent se construire un futur nouveau, différent de celui de leurs mères, mais sans pour autant devenir une femme à l’européenne. Elles ne souhaitent pas oublier leurs traditions ».

- Ida, la sœur d’Aicha, vient de recevoir son diplôme d’archéologie à l’université de Sanaa. Elle a obtenu une bourse pour partir poursuivre ses études en Jordanie. Sa mère a accepté, sous l’insistance des autres filles de la famille. Là-bas, Ida partagera une chambre avec une autre jeune fille dans une résidence étudiante. Elle souhaite travailler dans une ONG et préfèrerait pour cela ne pas porter le niqab.
Dans la maison d’Aicha, on enlève l’abaia, on se change et on porte les talons hauts. Pas question pour autant de montrer son visage à l’objectif. Les frères d’Aicha laissent Agnès Montanari appuyer sur le déclencheur quand ça lui chante, mais ils veillent au grain et filtrent ses séries de photos avant de la laisser repartir. La relation à l’image de la femme reste compliquée au Yémen. Lorsque la photographe accompagne la famille au mariage du cousin, elle doit laisser l’appareil au placard.

- Aicha et ses sœurs sont très coquettes. Elles aiment porter de jolies robes, se maquiller, regarder des émissions de beauté à la télé égyptienne.
Ces réticences, ces interdits, Agnès s’y est frotté plusieurs fois pendant son reportage. Durant les quatre mois de son séjour, la photographe rencontre de nombreuses jeunes Yéménites. Elle prend le temps de les approcher, d’échanger. Aziza, interprète, a divorcé après son accouchement parce que son mari ne l’aimait pas. Jilan, la belle sœur d’Aïcha, timide au premier abord, opte pour un maquillage chargé et des jeans moulants sitôt passé le seuil de la maison. Lémia et Yasmine, deux amies d’Aïcha archéologues, travaillent à la mosquée, rêvent d’un homme qui se sacrifiera pour elles et refusent d’entendre parler de polygamie ou de femme au foyer. Une de leur coéquipière, Fatima, se livre elle aussi à la photographe. « Cette fille était passionnante. Elle souhaitait voyager et rêvait d’ouvrir une école d’art et de musique. Comme beaucoup d’autres jeunes Yéménites, elle voulait vivre sa vie, accomplir des choses, avant de fonder une famille. »
Au bout de quelques mois pourtant, Agnès Montanari a trop peu d’images « autorisées » pour traduire la richesse de son expérience. C’est pour cette raison qu’elle choisit de raconter son vécu au dessinateur italien Ugo Bertotti. « En mélangeant photographie et bande dessinée, je pouvais dérouler le fil de l’histoire et montrer ce que je n’aurais jamais pu raconter en photos. »
Victoria Scoffier

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