Dans la tête de Joséphine, y’a tout qui s’emmêle. Des fils et des fils, partout. De quoi tricoter sans fin les mêmes souvenirs dépareillés. Face au miroir, elle a 20 ans. Mais dans le monde des vivants qu’elle quitte à petit feu, la dame a vu passer quatre-vingts printemps. Ne le lui dites pas. Joséphine a du caractère.
Quand son infirmière à domicile, Valérie Villieu, lui a confié le projet d’écrire sur elle, l’ancienne serveuse de la rue d’Avron s’est illuminée : « Ah, mais je vais être une vedette ! » Entre elles, le courant passe. Valérie apprend à composer avec le trop-plein du passé qui interdit au présent de s’imprimer. L’humour est une courroie de transmission qui fonctionne encore bien. Elles rigolent beaucoup, Joséphine sort de son mutisme : « ‘Sieds-toi cocotte, j’vais te roupioter un calafé ». Parfois, c’est plus confus : « Tu sais, si tu as des problèmes, tu peux me dire, je connais des gens haut placés. » Certains jours, Joséphine est convaincue que les services secrets sont à ses trousses.
Ses symptômes font penser à la maladie d’Alzheimer, mais dans sa démence à elle, la vieille dame perd toute inhibition. Parfois, elle se retrouve sur les genoux de son infirmière, comme si elle avait 8 ans. « Le vide s’est créé autour d’elle. » Les gens en blouse ont appelé ça de la « démence frontale ». La maladie fait peur, l’entourage a déserté. Joséphine est seule. Elle s’est inventé des compagnons, deux ours en peluche, dont elle prend un soin infini.
Little Joséphine de Raphaël Sarfati, Valérie Villieu, éditions La boîte à bulles
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Valérie Villieu porte depuis quatre ans avec le dessinateur Raphaël Sarfati le projet de raconter sa rencontre avec Joséphine. En arrivant à Paris, l’infirmière habituée à la vieillesse en milieu rural a eu un choc : « C’était un autre monde. En province, il y a de la solitude, mais aussi de l’entraide ». La capitale est bien plus cruelle. Little Joséphine est le récit tragi-comique de cette vieillesse urbaine. Une famille invisible, des auxiliaires de vie qui font à manger mais se moquent bien de savoir si le repas de la mamie est avalé, une tutrice toujours « débordée » : « Vous savez, j’ai soixante Joséphine à gérer ».
Depuis cinquante ans, Joséphine vit dans 15 m2. Un jour, la colonne d’eau du petit appartement éclate. Sans l’obstination de Valérie Villieu, la grand-mère aurait pataugé dans l’eau des jours entiers : « La maltraitance, ce n’est pas seulement attacher quelqu’un à un radiateur. C’est épuisant de se battre en permanence contre des évidences. » Et contre le mépris. L’infirmière ne compte plus les fois où elle a retrouvé une patiente la bouche pleine de soupe séchée ou la robe tâchée du repas de la veille. « Une fois, j’ai surpris un auxiliaire en train de donner à manger à un vieux avec son baladeur sur les oreilles. »
« La personne âgée est une proie facile, vous pouvez passer ou non, faire les soins ou non, ce n’est pas elle qui va le dire ! » Révoltée par les dysfonctionnements chroniques, Valérie Villieu se garde d’accabler les maillons les plus faibles de la chaîne : « Il y a des problèmes récurrents avec les auxiliaires de vie, mais c’est un personnel maltraité lui aussi : précaire, sans formation, payé au lance-pierre. »
D’où le malaise plus profond qu’il y a à lire Little Joséphine. Derrière la gentille bouille d’une vieille à lunettes format cartoon, se dessine un problème autrement épineux : « La vieillesse n’est pas un sujet qu’on a envie de regarder en face parce qu’on a tous peur d’y passer. » L’infirmière, à l’inverse, s’est toujours sentie chez elle en gériatrie. « Même avec quelqu’un qui souffre de démence, on peut avoir des échanges très riches. » Depuis peu, elle recueille les mémoires d’une ses patientes, rescapée de la rafle du Vél’ d’Hiv.
Mathilde Boussion
Little Joséphine s’inscrit dans un projet plus large sur la vieillesse, mené avec l’association Regarde ailleurs. Intitulé « Vieux », il mélange textes, photographies et bande dessinée. Toutes les réalisations seront visibles du 2 octobre au 3 novembre à la médiathéque d’Issy les Moulineaux. Valérie Villieu et Raphaël Sarfati seront présents le samedi 13 octobre à 16h.
Plus d’infos : www.vieuxlesite.com

Little Joséphine
Valérie Villieu et Raphaël Sarfati
La boîte à bulles
128 pages, 17 euros


















