13 août 2012

Maras et patrons,
même combat

Trait de sparation

Au Guatemala, les maras prospèrent sur la base du trafic de drogue, des enlèvements et de l’extorsion. Ces gangs ont investi les usines, où ils prennent les syndicats en otage. Docteur en science politique, Quentin Delpech a étudié comment leurs intérêts convergent avec ceux du patronat



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En première ligne face au racket des maras, 617 conducteurs de bus et 199 de leurs assistants ont été assassinés depuis 2006 au Guatemala. ©DR


Comment le thème des maras a-t-il émergé au cours de vos recherches ?

Entre 2006 et 2010, dans le cadre de ma thèse, j’ai accompagné des activistes américains chargés de mener des campagnes de syndicalisation au Guatemala. Après un passage par Washington, j’ai séjourné deux ans dans ce petit pays d’Amérique centrale. Je travaillais sur la formation des syndicats dans les maquilas, les usines textiles qui produisent des vêtements pour le compte des grandes marques américaines. Leurs ouvriers sont des travailleurs pauvres logés dans ce qui ressemble à des favelas.

Un jour, un syndicaliste nommé César m’a raconté qu’il était harcelé par des mareros, les membres des maras, des gangs criminels ultra-violents importés de Los Angeles.

Ces mareros, eux aussi employés dans l’usine, exigeaient que César organise le racket des salariés pour leur compte. Comme il refusait, il a commencé à être harcelé par téléphone. On le menaçait, lui et sa famille : la mara savait où il habitait, quel bus il prenait, quelle école fréquentait ses enfants… Il a tenté de démissionner, les mareros n’ont pas apprécié. Ils ont exigé qu’il paye 10 000 quetzales (1000 euros) pour avoir tenté de se défiler. Un jour, épuisé, il a éteint son téléphone. En 24 heures, il a reçu 250 appels.

Pourquoi la mara s’est-elle adressée à lui ?

César n’est pas n’importe qui. C’est le secrétaire général du syndicat d’une maquila d’environ 5000 ouvriers dans la ville de Mixco, à deux pas de Guatemala City, la capitale. Il connaît tout le monde dans l’usine et tout le monde le connaît. Il est une courroie de transmission idéale pour les maras, d’autant plus qu’en tant que syndicaliste, il est le seul à avoir le droit de posséder un téléphone portable dans l’usine. On peut le joindre facilement depuis l’extérieur et notamment depuis les prisons, d’où s’organise en général le racket.

La position de César est à ce point stratégique qu’il s’est rapidement trouvé pris en sandwich entre deux maras qui luttaient pour le contrôle de l’extorsion au sein de l’usine.

Comment s’organise le racket des salariés ?

Il a lieu tous les quinze jours, au moment de la paye. Chaque salarié doit verser 20 quetzales, l’équivalent de deux euros. Ce n’est pas énorme pour les ouvriers, qui gagnent environ 1500 quetzales (150 euros) par mois, mais chaque usine compte trois ou quatre mille salariés. Le butin est énorme. Un ouvrier m’a raconté qu’un collègue qui avait refusé de payer avait été retrouvé mort à quelques rues de l’usine, une balle dans la tête.

Qu’est-il advenu de César ?

Il n’a plus remis les pieds à l’usine pendant plusieurs semaines. La fédération syndicale à laquelle il est affilié lui a donné un contact au ministère de l’Intérieur, où il existe une section spéciale chargée de lutter contre les extorsions et les enlèvements. Il s’y est rendu pour solliciter une protection. On lui a répondu que c’était impossible car les services étaient débordés. L’agent lui a donné son numéro de téléphone personnel et promis d’envoyer régulièrement des patrouilles dans son quartier, mais en réalité, les autorités n’ont pas accès à ces zones déshéritées, livrées aux mains des maras.

César n’a pas baissé les bras, il a décidé de continuer son activité syndicale : les menaces n’ont pas été mises à exécution. D’autres ont eu moins de chance : depuis 2005, 53 syndicalistes ont été assassinés.

Comment les patrons réagissent-ils ?

Publiquement, ils condamnent le phénomène, mais interviennent rarement. Ils se réveillent lorsque la pression sur les salariés est telle qu’elle menace la production. Là, en un clin d’œil, on envoie la cavalerie pour effectuer une opération de nettoyage. Une vingtaine de 4x4 débarquent un matin, accompagnés de la police anti-émeute. Tous les accès sont bloqués et la police arrête tous ceux qu’elle soupçonne d’appartenir aux maras.

Mais il arrive aussi que le coup de filet soit l’occasion d’envoyer un ou deux syndicalistes en prison en les faisant passer pour des mareros. Certains syndicalistes sont convaincus que leur direction laisse volontairement entrer des mareros dans les usines pour détruire leur mouvement. Une chose est sûre : le climat de violence participe de fait à entraver l’activité syndicale. Les groupes criminels sont devenus les alliés de circonstance du patronat.

Le textile est-il le seul secteur concerné par les extorsions ?

Non, tout le monde en est victime, en particulier les petits commerces qui n’ont pas les moyens de s’offrir les services d’une compagnie de sécurité. Soit vous payez, soit la mara ne répond plus de votre sort. Le taux d’homicide du Guatemala est l’un des plus élevés au monde. La situation est comparable à celle du Mexique.

Le secteur où le phénomène est le plus dramatique est sans aucun doute celui des transports en commun. Il n’y a pas de compagnie de bus publique au Guatemala. C’est une activité très concurrentielle et certaines compagnies n’hésitent pas à utiliser l’extorsion pour affaiblir leurs rivaux. Rien de plus simple que de faire appel à une mara pour attaquer les bus d’en face. Selon le procureur des droits de l’homme, depuis 2006, 617 conducteurs de bus et 199 assistants ont été assassinés. C’est peut-être le métier le plus dangereux du pays.

A t-on une idée des sommes récoltées ?

Le président de l’association des conducteurs de bus, Gamaliel Chil, évalue à 1,2 millions de Quetzales (125 000 euros) le prix payé chaque mois par les compagnies de transport aux groupes criminels afin d’éviter que leurs employés ne fassent l’objet d’attaques. Globalement, le montant des extorsions auprès des commerces, particuliers et ouvriers aurait atteint 100 millions de quetzales en 2005 (10 millions d’euros). La police est réduite à un aveu d’impuissance : selon ses propres statistiques, 90% des crimes restent impunis.

Propos recueillis par Mathilde Boussion



Quentin Delpech, 29 ans, est docteur en science politique. Dans le cadre de son doctorat, il a réalisé une thèse sur la répression des mobilisations syndicales et des mouvements sociaux au Guatemala. Spécialiste du droit du travail en Amérique centrale, il travaille actuellement comme consultant pour l’Organisation internationale du travail (OIT).



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