27 novembre 2012

Passeport chinois

Julien Giry

Trait de sparation

Diplômé de l’université, Chuan Yun Luo fait un tour du monde en comptant sur la générosité de la communauté chinoise. Son crédo : « Le cœur des hommes est bon, et qui en voudrait à un étudiant chinois ? ».



« In the name of Allah, the Beneficient and the Merciful, enter Egypt safely. Passport Office. Welcome ». Chuan Yun Luo est à Nuweiba, au bord de la mer rouge. Une seule chose l’empêche de reprendre la route : le visa d’entrée sur le territoire de la République Arabe d’Égypte. Son passeport est derrière une porte fermée, au fond d’un couloir décrépi.

L’étudiant chinois de 23 ans vient de traverser le golfe d’Aqaba sur le « Ayla », un ferry grec qui vit une nouvelle jeunesse entre la Jordanie et l’Égypte. Les travailleurs migrants, les pèlerins musulmans, les Saoudiens, les Jordaniens, les Egyptiens et les quelques touristes ont fait tamponner leur passeport à bord, et sont en route pour Le Caire. Chuan n’y a pas pensé, persuadé que l’officier des douanes serait sur la terre ferme.

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Chuan Yun Luo au coeur de la campagne turque

A 19h, il est devant les bureaux de l’immigration du port de Nuweiba. Autour de lui, à perte de vue dans le port, des silhouettes blanches et noires, assises en cercle, sur des cartons, des tapis ou à même le sol. Hommes du désert, femmes voilées, enfants qui courent pendant que leurs parents rompent le jeûne du ramadan.

Un officier des douanes passe avec plusieurs assiettes de fèves : « Dans cinq minutes ! », crie-t-il à Chuan et à son ami Feng Wang, qui voyage avec lui. Tous deux viennent de la troisième ville chinoise, Guangzhou. Un ensemble urbain gigantesque de 12 millions d’habitants. Ils ont fait leurs études ensemble, et les ont terminées l’année dernière. « Le moment ou jamais de partir découvrir le monde », dit Chuan Yun Luo, en vadrouille depuis six mois : Inde, Turquie, Afrique du Sud, Iran, Syrie, Liban. Feng Wang, plus réservé, l’a rejoint il y a peu de temps, en Jordanie.

Chuan est parti avec 300 dollars en poche. « Quand j’ai besoin d’argent, je vais voir la communauté chinoise du pays où je suis et je travaille un peu, une dizaine de jours et c’est reparti. Là d’ailleurs, je n’ai presque plus rien ! » Un tour du monde basé sur la solidarité. En Inde, une riche chinoise rencontrée par hasard le prend en affection. « Elle voulait me payer une location de voiture et des nuits d’hôtel en Inde, mais j’en avais marre. Je n’aime pas trop l’Inde ». Sa mécène lui paie alors un billet d’avion New-Dehli - Téhéran.

Chuan tente de passer en Irak. Le visa lui est refusé. Il change de cap, entre en Turquie, puis en Syrie, en pleine guerre civile. « C’était fou ! Les balles qui sifflaient dans tous les sens », décrit-il en riant devant l’étonnement de son ami. « Les douaniers aussi étaient étonnés ! Ils m’ont dit : « Mais qu’est-ce que tu viens faire là ? ». Au poste frontière, il y avait beaucoup de monde qui voulait sortir, et moi, je voulais entrer ! « Surtout que je suis rentré deux fois ! Car je suis allé voir le Liban », explique-t-il, hilare.

« Le cœur des hommes est bon, et qui en voudrait à un étudiant chinois ? ». Les faits lui donnent raison : en Syrie, tout le monde l’aide à voyager : rebelles puis armée régulière. Les deux camps le nourrissent, le logent, le transportent, avant que la communauté chinoise de Damas ne prenne le relais. « Les arabes sont vraiment gentils, et très hospitaliers ».

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Devant la forteresse de Shiraz, en Iran

Sur le port de Nuweiba, les familles qui rompaient le jeûne ont disparu. Des camions, la remorque pleine de valises et de baluchons, passent au ralenti. La lumière des phares éclaire parfois Chuan. Son ami Feng repasse à l’attaque auprès des douaniers. L’un d’eux fume une cigarette à quelques mètres. « Il a eu le temps de manger, votre collègue, non ?
- Cinq minutes.
- Cinq minutes ! Regarde ! Ça c’est cinq minutes de Allah ! »,
plaisante Feng en montrant son marque-page, glissé au quart du Coran qu’il a commencé il y a une heure. Le douanier rigole de bon cœur, puis hausse les épaules.

La suite du parcours de Chuan ? L’Égypte évidemment, pour voir les pyramides et travailler un peu. La Libye, qui l’attire beaucoup, et où « la communauté chinoise est vraiment importante ». Puis direction l’Afrique du Sud, le long de la côte est du continent africain. S’il obtient les visas, il traversera les deux Soudan, l’Éthiopie, le Kenya, la Tanzanie et le Mozambique. Et enfin, s’il lui reste un peu de temps, un bout d’Europe, avant de rentrer en Chine, retrouver ses proches.

Diplômé en management public, Chuan est une exception. Pour ses compatriotes aisés, qui peuvent partir à l’étranger, un voyage est forcément organisé et en groupe. Lui vient d’une famille moyenne, et a décidé de voir le monde pour mieux comprendre son pays. Il nage à contre-courant de la jeunesse chinoise, plutôt casanière. Une force qu’il attribue à sa mère : elle lui a toujours conseillé de vivre sa vie comme il l’entendait.

« Je ne crains rien, je ne suis qu’un étudiant chinois », répète encore Chuan Yun Luo, en souriant. Feng Wang s’était installé pour lire dans le bureau climatisé où se trouve les passeport. Il en sort avec des pâtisseries de ramadan – un cadeau des douaniers. Les passeports des deux amis suivent bientôt.

Les deux compagnons vont au Caire, à Chinatown. Avant de partir, Chuan Yun Luo reparle de la Syrie. « C’était vraiment étonnant. L’ambiance, je veux dire. J’ai traversé une ville entièrement déserte, abandonnée par ses habitants ». Il ne se rappelle plus de son nom : il a vécu tellement de choses en six mois.



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Trait de séparation Commentaires
  • Bravo pour ce très bel article ! On attend le prochain avec impatience !
    Morgane et Pauline

    29 novembre 2012 11:26
    Trait de séparation
  • Merci pour ce beau récit plein de fraîcheur...

    Isabelle 27 novembre 2012 15:19
    Trait de séparation