« Ici repose de Tounens Antoine, Roi d’Araucanie et de Patagonie ». La tombe, en pierre usée par le temps et surmontée d’une croix, est fleurie. Elle ne se trouve pas en Amérique du sud, mais sur la terre périgourdine, au milieu du cimetière de Tourtoirac.
Antoine Orélie de Tounens était Roi de Patagonie, c’était aussi un enfant du coin. Né à Chourgnac-d’Ans en 1825 dans une famille de cultivateurs aisés, il s’établit comme avoué à Périgueux. Il a trente ans, il s’ennuie. Il s’imagine une destinée hautement plus exaltante : devenir roi. Sur une carte, il repère au sud du Chili une bande de terre au statut juridique non défini et au nom chargé de fantasmes : l’Araucanie…
Dans son village du Périgord, des habitants entretiennent la renommée du souverain rêveur. Illuminé pour les uns, héros pour les autres. Un petit musée est consacré au personnage. Son gardien, jovial et costaud, porte de longs cheveux blancs. Un patagon ? « Non, je suis rital ! », dit-il en riant. Santino, « le petit saint » délivre un ticket délicieusement désuet, encore imprimé en francs.
L’endroit, maison natale d’Antoine de Tounens, est un joli bric-à-brac invitant au voyage : cartes patinées du Chili, pierres, tissages mapuches, extraits de quotidiens latinos, drapeaux, bouteille de « tonique du cacique Manil aux 24 femmes », portraits d’Antoine, grand barbu brun au regard noir et franc. Cette accumulation éclectique aide à imaginer l’épopée de l’aventurier périgourdin…
Antoine de Tounens arrive en 1857 à Coquimbo, port chilien au nord de Santiago. Après avoir étudié l’espagnol et la langue araucane, il part vers l’Araucanie, déterminé à y régner. Ses habitants, les Mapuches sont alors en lutte contre le Chili, fraîchement indépendant, qui cherche à conquérir leur territoire.
« Les caciques mapuches, de grands guerriers ayant repoussé tous les envahisseurs, sont séduits par le discours d’Antoine de Tounens sur l’union des tribus », raconte Santino. Ils le déclarent roi d’Auracanie. Une autre version de l’histoire dit que le Périgourdin se serait plutôt autoproclamé souverain….
En 1860, Antoine de Tounens établit une monarchie constitutionnelle, bientôt élargie à la Patagonie. Mais le Chili surveille de près son ascension. Dès 1862, l’armée lui tend un guet-apens, emprisonne le prétentieux, le renvoie en France. Après trois autres expéditions infructueuses, Antoine l’obstiné meurt parmi les siens, à Tourtoirac, en 1878. A 53 ans.
À quelques centaines de mètres du musée araucano-périgourdin se trouve la maison de Jean-François Mouneix, le descendant le plus direct de la famille Tounens. Son sourire auquel il manque quelques dents est gigantesque. À 82 ans, il a travaillé toute sa vie comme agriculteur.
Ses aïeux ne lui parlaient pas beaucoup du premier roi d’Araucanie, mais Jean-François s’est documenté sur son ancêtre, a beaucoup lu et conservé des archives. Autrefois, il organisait des « soirées contes » dans les salles communales du canton. Jusque tard dans la nuit, Jean-François racontait en français ou en patois les histoires de son ancêtre aux idées folles. Il a même été président d’honneur de la Société bretonne des études patagonnes. « Un fils d’agriculteur devenu roi, c’est quand même pas courant comme histoire, non ? », dit-il fièrement.
Jean-François Mouneix ne porte pas le titre de son aïeul – titre de royauté reconnu par le Tribunal de grande instance de Paris. À sa mort, Antoine de Tounens l’a donné à un ami rémois, Achille. Depuis, il s’est transmis de génération en génération, sans qu’aucun roi d’Araucanie ne mette jamais les pieds au Chili. Aucun, sauf un.
En 1989, Philippe Boiry, l’actuel souverain, s’est rendu sur les terres des Mapuches. Périgourdin, il a été « sacré » dans les années 1950. C’est Jacques-Antoine Bernard, alias Antoine III, sans descendance, qui le lui a proposé, « en buvant une prune ».
À 85 ans, Philippe Boiry ne règne pas, mais prend son rôle très au sérieux. Dans les années 1990, il a défendu devant l’ONU les droits des Mapuches.
Il soutient aujourd’hui leurs velléités d’autonomie et condamne la répression du régime chilien. « Je travaille au respect de la mémoire d’un personnage courageux et persévérant. Antoine de Tounens a été capable de croire en une chose incroyable ! ».
Lucie de la Héronnière


















