25 février 2013

« Ton pays, c’est l’Algérie,
ici, tu es en sursis »

Trait de sparation

Auteur du « vécu » paru dans le numéro 15 de XXI, Salima Senini raconte dans un livre, « Du côté de chez moi », son enfance schizophrène au Val Fourré, écartelée entre la lecture de Zola et les fêtes de l’Aïd





Aux présidentielles algériennes de 1995, Salima a voté Louis XVI. Exceptionnellement ce jour-là, la famille avait déserté le Val Fourré de Mantes-la-Jolie pour le consulat algérien installé à Versailles. Salima venait d’avoir dix-huit ans. La consigne parentale indiquait de glisser dans l’urne le bulletin barré du nom de Bouteflika*, sans autre forme d’explication. Ce jour-là elle votait Louis XVI comme on prend la Bastille, tentative désespérée d’exister pour soi.

D’origine algérienne, Salima a grandi « immobile » au milieu de sept frères et sœurs, avec cette impression permanente qu’une partie de l’histoire lui échappait. « Je suis une fille élevée en France depuis l’âge de trois mois mais je vis en banlieue donc pas tout à fait en France », résume-t-elle. Sa première révolution de palais consiste à acheter un livre de Zola au supermarché Auchan où elle a l’habitude de passer ses après-midis à lire les étiquettes pour sa mère qui ne parle pas le français.

Dans le numéro 15 de XXI, enfin réconciliée avec sa double-culture, Salima expliquait pourquoi elle tenait à « s’offrir le petit luxe », tous les dix ans, de faire renouveler sa carte de séjour. Elle, la plus « occidentale » de la famille, parisienne, en couple avec un gaouri, un Français « de souche », est la seule à avoir conservé la nationalité algérienne, son « seul lien avec l’Algérie ». Aujourd’hui, elle raconte sa tumultueuse quête identitaire au Val Fourré avec Du côté de chez moi, anatomie drôle et pathétique de cet entre-deux mondes appelé « banlieue »*.

Salima a trois mois quand son père, garçon de café devenu infirmier, doit fuir l’Algérie. Direction le port de Marseille, puis la voiture - « achetée à crédit » - jusqu’aux immeubles de Mantes-la-Jolie. La famille s’empresse d’aménager l’appartement « comme au bled » afin « de ne pas oublier d’où on vient », pendant qu’à l’extérieur, elle s’efforce de devenir invisible, « pour ne pas être cataloguée d’Arabe ». Ainsi commence la double-vie banlieusarde de Salima : la transparence d’une garde-robe « à la française » achetée chez Tati dehors ; l’Algérie une fois la porte franchie.

Le petit monde se rétrécit encore. Ceux qui le peuvent fuient les grands ensembles. Lorsqu’elle entre en classe de quatrième, « sur trente élèves, ne restent plus que Lucile et Nicolas ». Le Val Fourré est comme à l’isolement : les sorties se résument à l’escapade annuelle du côté de Barbès pour acheter les vêtements qui seront revendus l’été en Algérie. Sur les huit enfants, seuls trois élus ont chaque année le privilège de fouler les trottoirs parisiens.

Perdus dans un monde dont ils ignorent tout, ses parents se crispent sur leurs traditions. Sa mère est obsédée à l’idée de constituer une dot pour chacune de ses filles. En bonne mère, elle veut en faire de bonnes épouses. Les enfants sont élevés dans la peur constante d’un « retour au bled », sur fond de montée de l’extrême droite. « Ton pays, le vrai, c’est l’Algérie, ici tu es un peu comme en sursis », répète-t-elle. Les efforts baignés de craintes des parents se conjuguent à ceux des administrations et de l’Éducation nationale qui, tous, s’appliquent à saper méthodiquement et sans le savoir, la quête d’une gamine privée de repères.

Lucile et Nicolas fêtent Noël, mais pas Salima. Salima, elle, passe ses vacances de décembre devant la télé où tournent en boucle rennes et lutins. Que se passe-t-il dans la tête d’un gamin qui n’espère aucun cadeau quand la terre entière semble attendre le Père Noël ? Il ment à ses camarades à la rentrée, parce qu’ « il nous serait insupportable de rajouter une humiliation à notre frustration ». « Moi, j’ai eu une Barbie avec sa longue chevelure à coiffer et sa voiture décapotable. Je l’attendais depuis si longtemps ! », grince la rebelle en herbe. Le sarcasme lui va si bien.

Les contradictions sont noyées dans un silence assourdissant. Car chez les Senini, comme dans beaucoup de foyers maghrébins, la liste des choses dont on ne parle est conséquente. Rien sur les hommes, rien sur le sexe, rien sur les grands-parents paternels, rien sur la guerre d’Algérie et la fuite du pays. « Famille, je vous hais », ont écrit d’autres avant elle. Si Salima se fait immobile, c’est pour éviter les problèmes. La jeune fille apprend à se construire avec les livres. Zola, Apollinaire, Romain Gary l’aident à pousser les murs du Val Fourré, jusqu’à la découverte de l’écriture.

Début février, on apprenait dans Le Monde que « l’empowerment semble devenu le nouvel horizon de la politique des quartiers ». Le quotidien du soir décrit le concept importé d’Outre-Atlantique comme « le processus qui permet aux individus de prendre conscience de leur capacité d’agir et d’accéder à plus de pouvoir ». En résumé, l’idée a fait son chemin dans les ministères qu’il serait bon de redonner confiance aux habitants des grands ensembles.

Certains ne les ont pas attendus. M. Frankhauser était le professeur de français de Salima. Peut-être n’entendait-il rien à l’anglais, mais il avait tout compris de l’empowerment. A ses élèves, il a dit un jour : « Le plus grand des ghettos est dans vos têtes et c’est à vous d’en sortir. » Sur le bulletin de notes de Salima, il avait écrit : « Don indéniable pour l’écriture. »

Mathilde Boussion

*(1) Salima Senini raconte l’anecdote tel quel dans son livre, nous la reprenons donc ainsi, mais elle cache en réalité une petite erreur : Abdelaziz Bouteflika n’était pas candidat aux présidentielles de 1995. Après vérification auprès de l’auteur, qui s’excuse de la confusion, la "consigne parentale" indiquait en fait de voter Liamine Zéroual, nommé chef de l’Etat en 1994 alors que le pays traverse une crise majeure. Il sera élu en 1995. L’actuel président algérien, Abdelaziz Bouteflika, lui succédera en 1999. Salima Senini a associé son nom, plus connu que celui de son prédécesseur, à cette anecdote par réflexe.

*(2) A Noter : Du côté de chez moi est publié aux éditions Les Arènes, dirigées par Laurent Beccaria, également directeur de la publication de XXI.



Du côté de chez moi , Salima Senini
Editions Les Arènes
240 pages, 17 euros







A lire également dans le numéro 15 de XXI :

Travailleuse sociale à Paris, Salima Senini est arrivée d’Algérie en France en 1977. Elle avait deux mois, son père était infirmier. A l’école, elle vivait à la française, chez elle comme au pays. Jusqu’à 20 ans, elle est restée avec ses parents dans un HLM de cinq pièces au 4ème étage d’une cité de la banlieue parisienne. Ses frères et sœurs se sont fait naturaliser, pas elle. Elle veut vivre son double héritage



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