20 février 2012

Les coups de coeur du lundi

Tout ça
pour un cafard

Trait de sparation

Illustrateur de presse, Mana Neyestani a été condamné en 2006 pour un dessin jugé « responsable de troubles nationaux » et emprisonné à Téhéran. Aujourd’hui, il a fui le pays et vit en France. Son récit graphique : Une métamorphose iranienne, raconte sa descente aux enfers.



« Mettez tout par écrit, depuis le début. Et ne débordez pas du cadre ! » Le fonctionnaire de l’agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), auprès de qui Mana Neyestani plaide sa cause, n’a pas l’air de plaisanter. Mais comment raconter un cauchemar de presque une année dans un petit, si petit rectangle ? Le dessinateur peine à se plier aux règles du jeu. Son histoire, il choisit de l’étaler sur plusieurs planches, en un livre récompensé par plusieurs prix internationaux.


En 2006, Mana Neyestani travaille à Téhéran pour le magazine Iran Jomeh. Responsable des pages jeunesses, il dessine. Bien sûr, il n’est pas question de parler de politique - de toute manière, les journaux réformistes et d’opposition sont fermés. À 33 ans, Mana Neyestani n’a qu’un choix : dessiner pour les enfants. « En tant que dessinateur de presse, on s’attend toujours à avoir des problèmes. Mais pas pour les dessins destinés à la jeunesse… », soupire-t-il. C’était sous-estimer le régime iranien…


Tout commence avec un cafard. Cet insecte, Mana Neyestani le met en scène conversant avec un petit garçon. Jusqu’ici, tout va bien. Sauf qu’un certain mot –un traître mot- s’échappe de ses mandibules : « Namana », un terme que l’on utilise quand on ne trouve plus ses mots, justement. C’est ce terme dérisoire qui va précipiter Mana Neyestani dans un cauchemar digne d’un roman de Kafka. Car ce petit mot de rien du tout est d’origine azérie, un peuple régulièrement stigmatisé en Iran. Cette expression, tout le monde l’utilise, le dessinateur y compris. Mais pour les Azéris, c’est un affront de trop.


La publication de ce dessin enflamme les villes azéries de Tabriz et Ardebil, au nord du pays. Les plates excuses de la rédaction de l’Iran Jomeh et de Mana Neyestani n’y changent rien. La situation empire. Pour les autorités iraniennes, le dessinateur est un un bouc-émissaire tout désigné. Ouvertement à la solde des Etats-Unis, ce « criminel d’Etat » est placé en détention durant deux mois... Un séjour rythmé par des interrogatoires. Profitant d’une mise en liberté provisoire, Mana Neyestani fuit le pays avec sa femme Mansoureh, direction la Malaisie, puis la Chine. Recalé à la frontière, il retourne en Malaisie.


Ce périple, le dessinateur le raconte dans Une métamorphose iranienne. Un récit bouleversant, qui tord le ventre et plonge dans la réalité des intellectuels iraniens. En 2011, Mana et Mansoureh Neyestani ont été accueillis en France, invités en résidence d’artiste à la Cité internationale des Arts pour une durée de deux ans. Le dessinateur n’a aucune idée de son avenir : « Le futur, pour moi, c’est demain ».


Victoria Scoffier


Interview avec Mana Neyestani









Quand et comment avez-vous eu envie de faire cette bande dessinée ?

À mon retour de Chine, je me suis inscrit comme étudiant, d’abord au sein de l’Institut anglais de Kuala Lumpur, puis à la faculté de Malaisie en master d’Arts visuels. Cela me donnait un peu de répit, car je pouvais prolonger mon droit de séjour dans le pays. Sur place, l’idée de cette BD a pris forme, peu à peu. Je me sentais blessé par cette histoire. J’avais besoin de panser la plaie. À vrai dire, j’aurais pu aller voir un psy, mais je n’en connaissais pas. La bande dessinée a été ma thérapie. Elle a agi comme une catharsis.


Comment faisiez-vous financièrement, sur place ?

En parallèle de mes études, je dessinais pour des sites de presse français et américains. C’était mon job en Iran, avant les illustrations pour enfants. Bien sûr, en tant que dessinateur de presse, on s’attend toujours à avoir des problèmes, j’essaie de trouver un juste équilibre dans mon travail. J’ai dû passer 3 ou 4 fois devant le tribunal iranien, à cause de mes dessins.


Vous êtes finalement parvenu à quitter la Malaisie. Comment ?

Lorsque je vivais en Malaisie, j’étais toujours condamné dans mon pays. Les autorités malaisiennes et iraniennes sont très proches. J’ai fait beaucoup de dessins contre le régime iranien en 2009, et ça devenait dangereux de rester en Malaisie : j’aurais pu être renvoyé en Iran. J’ai donc demandé la protection d’organisations internationales diverses. Un réseau de villes refuges destinées à défendre la liberté d’expression, l’International Cities of Refuge Network, a finalement accepté de me protéger. C’est dans ce cadre que je suis accueilli en résidence d’artiste à Paris, à la Cité Internationale des Arts.


Pensez-vous que les changements dans le monde arabe vont faire évoluer la situation en Iran ?


Beaucoup d’Iraniens pensent qu’ils sont à l’origine du Printemps arabe. En 2009, il y a eu une révolte contre le pouvoir en place, durement réprimée. Les acteurs de ce mouvement réclamaient le changement ; je ne suis pas sûr qu’ils souhaitent une démocratie dans l’immédiat : les gens ne sont pas forcément prêts pour ça. Vous savez, quand on a été habitué à la tyrannie pendant des années, on a besoin de temps pour changer. Cela nécessite aussi une préparation culturelle, qui passe par l’éducation, l’ouverture aux autres pays…À l’heure d’aujourd’hui, Internet reste filtré et les journaux muselés.


Pourriez- vous retourner en Iran aujourd’hui ?


Je suis toujours condamné là-bas. Mais bien sûr, je pourrais rentrer : les portes de la prison sont toujours grandes ouvertes !


Propos recueillis par V.S.


Une métamorphose iranienne
Mana Neyestani
Arte Editions



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