En 1994, il se déroula au Rwanda un génocide, le génocide des Tutsis. En cent jours, 800.000 personnes furent tuées. Les Tutsis subirent la logique de l’extermination, des Hutus furent également assassinés.
Ce génocide, le dernier du XXeme siècle, se déroula sous les yeux du monde. Il fut réalisé par des mains rwandaises, mais il apparut très vite que Paris s’était compromis. De hauts responsables français - politiques, militaires et diplomates - s’employèrent, des années durant, à voiler la réalité du génocide afin de gommer un passé problématique.
Responsable d’une instruction sur l’attentat du 6 avril 1994 - prétexte au déclenchement de l’extermination, le juge Jean-Louis Bruguière rendit ses conclusions après dix ans sans jamais se rendre sur les lieux du crime. Au terme d’une construction intellectuelle, il tint les Tutsis pour responsables de l’attentat, et donc de leur propre extermination. De nombreux journalistes, chercheurs et intellectuels appuyèrent sans états d’âme ces accusations.
Le 11 janvier 2012, les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux, successeurs de Jean-Louis Bruguière, ont remis aux parties du dossier les conclusions d’un rapport d’expertise fondé sur un travail de terrain.
Ces conclusions mettent en cause les accusations lancées par l’ancien magistrat vedette de l’anti-terrorisme. Elles obligent aussi à de nouvelles interrogations. Pas tant sur la réalité du génocide, largement documenté, que sur le rôle de nombreux responsables qui, en France, semblent avoir pris au pied de la lettre pendant près de vingt ans les mots rapportés par l’ancien Premier ministre Edouard Balladur dans un courrier du 9 juin 1998 : "Il n’était pas question aux yeux de François Mitterrand de châtier les auteurs hutus du génocide".
A XXI, nous avons toujours suivi ce dossier. Au printemps 2010, le numéro 10 de la revue était titré : "L’histoire à vif : la France au Rwanda". Jean-François Dupaquier revenait sur le témoignage de ces soldats français qui avaient décidé de désobéir aux ordres. Maria Malagardis s’était attachée aux pas de "Madame", la veuve du président rwandais assassiné, qui, protégée en France, voulait "lancer des appels au meurtre". Jean-Pierre Perrin s’était lancé sur les traces de l’ancien gendarme de l’Elysée, Paul Barril, au coeur du génocide.
Nous reproduisons un extrait de l’éditorial alors publié :
Notre dossier sur la France et le Rwanda a été décidé avant que soit connue la décision du Président français de se rendre à Kigali. Nous n’avions pas de boule de cristal. Le fait est que depuis le 16 février 2010 un saut décisif a été accompli. Au mémorial de Kigali, le Président s’est incliné devant « le génocide des Tutsi ». Il a reconnu « des erreurs politiques » ayant eu « des conséquences absolument dramatiques » et « une forme d’aveuglement » des autorités françaises. La digue du « Circulez il n’y a rien à voir » a sauté. Les proclamations outragées sur « la France exemplaire injustement dénigrée » se sont tues.
Si le chef de l’Etat a admis au nom de la France « de graves erreurs », il n’a pas dit lesquelles. Les auteurs de XXI - Jean-François Dupaquier, Maria Malagardis et Jean-Pierre Perrin - le racontent aujourd’hui sans chercher « à faire plaisir, non plus à faire du tort », comme l’écrivait Albert Londres. En avant-propos de Terre d’ébène, son reportage en Afrique coloniale française, le reporter ajoutait : « Flatter son pays n’est pas le servir et quand ce pays s’appelle la France, ce genre d’encens n’est pas un hommage, mais une injure. La France, grande personne, a droit à la vérité ».
Les récits que nous publions sont autant d’histoires vraies, vérifiables, minutieusement recoupées. Ils apportent des témoignages, des faits, des documents précis, qui sont tous en notre possession.
Ces récits sont lourds. Les questions qu’ils posent sont graves. Nous le savons.
Le premier réflexe est logiquement l’incrédulité. Lorsque Jan Karski a rendu compte de sa visite du ghetto de Varsovie et du projet d’extermination des juifs d’Europe par les nazis, Félix Frankfurter, l’ami du président américain Roosevelt, lui déclara « Je ne vous dis pas que vous êtes un menteur, mais je ne vous crois pas, je ne peux pas vous croire. » La sidération n’a qu’un temps. Les faits sont là. Il reste à avoir le courage de les affronter. Quand l’Histoire est à vif, la vérité ne répare rien bien sûr, mais elle apaise les blessures.
Il est temps.
Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry
Pour en savoir plus : Kigali, des images contre un massacre, un documentaire de Jean-Christophe Klotz


















