Hallucinations

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l fait chaud dans la salle d’attente de l’ophtalmologiste. Trop chaud pour un hiver. Je ne m’y attendais pas et j’enlève toutes les épaisseurs possibles. « C’est le réchauffement climatique », dit la vieille à côté de moi, en observant mon tas de vêtements : manteau, écharpe, pullover. Je transpire encore. Si je retirais ma chemise, je me retrouverais à poil, ce serait… inadéquat. La secrétaire médicale me demanderait de sortir avec ce ton d’agacement qu’elle emploie pour tout, donner un rendez-vous ou indiquer le chemin des toilettes. Je ne peux pas m’offrir le luxe d’être viré d’ici. L’orgelet surgi dans mon oeil droit me gêne, j’ai besoin de voir le docteur Zapata. Ensuite, oui, je pourrai abandonner cette espèce de bain turc. Et ôter ma chemise.

Je tente de me distraire de la chaleur en dessinant. J’ai toujours sur moi un cahier et un crayon. Je m’en sers pour tuer le temps, m’exercer et découvrir des personnages. Le dessin m’aide aussi à enregistrer des choses étranges que je risque d’oublier, comme des oiseaux inconnus. L’homme qui attend son tour sur le pouf rouge m’intéresse. Il est venu avec un garçon de cinq ou six ans, son fils probablement. Le petit pleure. Ce doit être la chaleur : les gosses ne pleurent pas dans les salles d’attente des ophtalmos, c’est le médecin le plus amusant qui soit, avec ses bouts de verres et ses affiches de lettres inversées.

Je continue à dessiner. Assis sur le pouf rouge, le père regarde son fils en silence, tranquille, résigné. La chaleur ne semble pas le déranger, alors qu’il est très gros et transpire plus que moi. Le pouf rouge doit être trempé. J’ai l’impression qu’il bouge… Satanée chaleur, satané orgelet, qui me donnent des hallucinations. Le petit garçon hurle de plus belle. Et maintenant, le père n’est plus un homme, c’est un démon avec quatre doigts et un front étoilé qui chevauche un serpent rouge, et qui, pour la première fois, ouvre à peine la bouche et dit à son fils : « Mati, ne pleure pas. » »

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Ignacio Minaverry

Ignacio Rodriguez Minaverry, né en 1978, est l'un des illustrateurs les plus créatifs d'Argentine. Ses récits sont régulièrement publiés dans la revue Fierro, grande référence de la bande dessinée argentine.

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