La crique de la discorde

La Cala del Soio_ Jeanne Macaigne CastejonE

n Espagne, entre Valencia et Alicante, à la Olla de Altea, dans une baie magnifique cernée de hautes montagnes, il existe, appuyée sur le Cap Negret, une petite crique tranquille qui résiste au bétonnage de la côte.

 

La Cala del Soio tient son nom des familles de pêcheurs, les Soio, premiers habitants de ces lieux paisibles. C’est une crique composée de rochers volcaniques formés il y a 220 millions d’années, et d’une plage fossile. Elle se tient là depuis toujours, bordant la mer qui l’accompagne, téméraire, calme et silencieuse.

 

Cet endroit renferme les secrets du temps et de la nuit. Combien d’enfants y ont fait leurs premières brasses, combien de pique-niques le soir à la lueur des lampes et combien de bains sous la lune, dans les parfums de la mer et des jasmins ? Sous les eaux, entre les posidonies, les rochers et le sable, les poulpes facétieux dansent avec les crabes prudents et les poissons agiles autour des oursins impassibles.

 

Sur le côté, un embarcadère recouvre un port naturel en roche. Depuis des années, la société concessionnaire tente d’obtenir une nouvelle ouverture vers la plage. Le 20 avril, en appel, le tribunal de Valencia donne son feu vert. En mai, les voisins manifestent. Mais la machine bétonnière se met en marche : occupation du terrain pour les futurs travaux, grosses cylindrées vrombissantes, jet-skis pétaradants, odeurs de carburants. Les gérants, eux, débarquent en grosses mercos, et écrasent leurs mégots, dans les bulots…

 

Les voisins de la Olla et du Cap Negret commencent à chercher une solution, à se concerter. L’énergie se déploie peu à peu. Ils fabriquent des banderoles, qu’ils transportent discrètement dans des serviettes de bain… Des balcons se couvrent de phrases en valencien et castillan. D’autres restent vierges par peur des représailles, même s’ils soutiennent le mouvement. Un petit groupe a l’idée d’installer le long du chemin, en grand format, des photos d’autrefois de ce site naturel et des photos de la vie marine menacée…

 

Se crée alors sur le rocher plat, où les habitants prennent leur bain matinal, une vraie solidarité. Les groupes auparavant disparates se rassemblent, chacun essaie d’aider par quelque moyen. Le bain se transforme en petites réunions aquatiques.

 

Les fêtes de la San Llorens et le grand feu d’artifice de la Olla, qui amènent chaque année plus de 50 000 personnes se préparent. La crique se remplit, les passants s’arrêtent devant les pancartes et les photos, qui font l’objet de discussions animées.

 

Quelques jours après cette soirée, les voisins, invités par le maire, accrochent sur le fronton de la mairie une banderole demandant la protection de la Cala. La communauté de Valence et le maire d’Altea annulent, dans l’après midi, l’autorisation d’ouverture du port sur la crique et annoncent qu’ils travaillent maintenant à la protection en tant qu’espace naturel de la Cala del Soio.

 

C’est un bel été, et il y en aura d’autres…

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Jeanne Macaigne

Après des études de lettres modernes et les Arts décoratifs de Paris, je dessine pour la presse et l’édition. Dans mes dessins du moment, je me préoccupe très sérieusement du bien-être des animaux, de celui des plantes et des objets qui nous entourent. Les êtres humains se débrouillent à l’intérieur comme ils peuvent. À moins que ce ne soit l’inverse…

Voir en ligne : http://www.jeannemacaigne.com

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