« La vie, c’est une ville bizarre »

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ongtemps, Marcella a habité Doel. Doel est un village du bout de la Flandre vidé de ses résidents depuis que les autorités ont décidé de raser les maisons pour faire de la place au port d’Anvers. Refusant de partir, une poignée d’habitants est entrée en résistance. Marcella était de ceux-là. Et puis elle aussi a du quitter les lieux. Aujourd’hui, elle vit dans une maison de vieillards.

Je lui rends visite de temps en temps. En voyant mes yeux se poser sur la photo qui trône sur sa table de nuit, elle dit : « Ça, c’est notre papa ! » En réalité, sur l’image, c’est son mari Charles, décédé l’année dernière. Marcella perd la mémoire, celle des visages, des dates et des lieux. Quand elle parle de son fils Rudi, 57 ans, elle dit : « notre gamin qui va bien se débrouiller à l’école. » Son frère, Kris, c’est le « petit bouclé ». Il a 52 ans. Marcella répète souvent que « la vie, c’est une ville bizarre ».

D’un coup, elle m’interpelle : « Tu veux lire le journal? Prends mes journaux, je les ai lus tous. Regarde ! » Sans attendre de réponse, Marcella lit les titres à voix haute : « Fraude chez Studio 100, shit happens ». « Shit happens », répète t-elle, avec son accent flamand. « Shit happens ? Mais Marcella, tu sais ce que ça veut dire? C’est de l’anglais ça ! » Et elle : « On sait tout faire, sauf pisser en l’air ! »

Quand je suis arrivé à Doel, c’est Marcella, 86 ans, qui m’a raconté l’histoire du village. Elle se souvenait de tout dans les moindres détails. Six ans plus tard, les derniers habitants sont poussés dehors. Doel disparaît en même temps que la mémoire de Marcella. Paradoxalement, dans son monde, le village n’a jamais été aussi vivant : « Vivre à Doel, c’est agréable, dit-elle. Ma mère et moi, on se promène tous les jours près la rivière ». Dans ses souvenirs figés, il y a comme un vent d’immortalité. La vie, c’est une ville bizarre…

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Jeroen Janssen

Né en Belgique, en 1963, il fut clair dès la maternelle que Jeroen Janssen n’était pas fait pour autre chose que le dessin. Mais il n’en vit pas uniquement. Pour faire bouillir la marmite, il a été aide dans la psychiatrie, chauffeur, jardinier, facteur... Actuellement, il est assistant bibliothécaire. Après un séjour de cinq ans au Rwanda comme enseignant aux Beaux-Arts, il a publié plusieurs albums, dont « La Revanche de Bakamé » (La Boîte à bulles) en 2010 et « Doel » en 2013. Son dernier récit graphique, "Abadaringi" parle d'art, du Rwanda, de génocide et de diaspora. Publié en néerlandais 2016, il est à la recherche d'un éditeur étranger ! Depuis peu, Jeroen a repris ses carnets pour donner des nouvelles de Doel et de ses habitants. Il dessine également pour la presse belge, néerlandaise ou française (De Standaard, De Morgen, XXI...) et publie de temps en temps des croquis sur www.urbansketchers.org.

Voir en ligne : http://www.bakame.be

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