Le jour des gants

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e lundi annonce mon premier entraînement de boxe de la semaine. Voilà pourquoi, contrairement au reste du monde, j’aime les lundis. En italien, on dirait que c’est il giorno dei guanti, le jour des gants, quand on monte sur le ring face à un adversaire. La première fois que je suis montée sérieusement pour « mettre les gants » c’était contre mon entraineur, Francesco. J’avais peur. Un nœud à l’estomac tellement fort que j’ai dû m’interrompre pour en pleurer de honte, au tout début du deuxième round. Je me suis cachée au vestiaire pour boire de l’eau. J’ai pensé à mes parents, au travail qui ne marchait pas comme je l’aurais voulu, aux injustices, aux problèmes italiens qui ne se résolvent jamais, aux mauvaises personnes… Je ne sais pas pourquoi toutes ces choses se sont bousculées dans ma tête mais la colère est montée comme ça, petit à petit, jusqu’à me faire frapper la porte du vestiaire. Une fois, deux fois, très fort, et en une seconde, sans m’arrêter de pleurer, je suis remontée sur le ring.

Mon entraineur me regardait dans les yeux, avec un air tranquille. Il m’était impossible de retenir mes larmes mais j’ai continué de frapper. Je ne saurais dire comment ni pourquoi, mais la colère a commencé à s’estomper. La concentration est arrivée, et d’un coup je me sentais comme faisant partie de ce ring, comme si j’étais sous la peau de mon adversaire, comme si j’étais un membre de l’espace aussi serein que les murs de la salle, qui ont vu suer ici tant et tant de boxeurs. J’avais l’impression de pouvoir m’observer de l’extérieur, je ne sentais plus la douleur, plus les poings de l’autre, je n’avais plus en tête que les objectifs à court terme : respirer, travailler en rythme, jab, pied, jab, esquive…

Mon combat a commencé, on peut le dire, exactement à ce moment là. Pour la première fois de ma vie, je découvrais une partie de moi qui était là depuis le début, et que je ne soupçonnais pas.

Chiara Dattola

Née en 1978 en Italie, je considère Paris comme ma deuxième maison. Je travaille comme illustratrice pour des magazines français et éditeurs jeunesse. Je suis aussi professeur d’illustration à Milan, où je vis actuellement. Dans mes vies précédentes j’ai sûrement été boxeur, ou peut-être Gengis Khan. www.chiaradattola.com

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