Le Train Bleu

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l y a quatre ans déjà, alors que je dessinais l’univers des salles de vente, j’assistais à des enchères exceptionnelles : celles du Train Bleu à la Gare de Lyon, à Paris.

À l’annonce de cette vente qui, a priori, ne me concernait pas, je sentis comme un pincement au coeur. Pas le Train Bleu ! Qu’on laisse le passé en l’état ! Peu importe que les Chesterfields soient défoncés et élimés, la vaisselle inadaptée aux besoins, le parquet blanchi et rayé comme une patinoire… Ce restaurant, c’est un morceau d’Histoire et d’histoires intimes bien plus qu’un buffet de gare !

Sentant peut-être la fin arriver, je m’étais assise quelques mois auparavant dans son salon tunisien pour prendre un café (en or !) et dessiner le magnifique plafond, un chouilla moins haut heureusement que ceux de la grande salle qui atteignent tout de même les huit mètres ! Un serveur avec qui j’avais discuté m’avait expliqué qu’il était fait d’une toile comme celles des tentes berbères et qu’on l’avait ramené expressément de Tunisie, tout comme la tapisserie en cuir martelé qui ornait les murs.

Un beau et vieux matou complétait ce tableau exotique et hors du temps. Il avait élu domicile au Train Bleu et n’en était jamais reparti. Le garde-manger et les souris devaient y être pour quelque chose, et cela rendait un fier service à ses maîtres. Dans un grand restaurant gastronomique comme celui-ci, cela ne se faisait pas de croiser des rongeurs dans son assiette, fût-elle de la Belle Époque.

Ce lieu mythique, construit par Marius Toudoire au début du siècle, est classé aux monuments historiques depuis qu’André Malraux l’a sauvé de la démolition il y a une cinquantaine d’années. Mais pas son mobilier : fauteuils Chesterfield, canapés, chaises, porte-manteaux, encoignures, vaisseliers, affiches, liseuses, légumiers, buffets Saint-Hubert… Toutes ces pièces uniques plus ou moins bien conservées devaient trouver acquéreur. Et ils étaient nombreux depuis 10 heures ce matin de juin 2014 : particuliers, professionnels des ventes, dont Nicolas Hecquet et Adélie Le Guen qui m’avaient prévenue de l’évènement, acheteurs, badauds, journalistes et célébrités (Bérénice Béjo et son compagnon Michel Hazanavicius). Ils étaient nombreux à attendre le début de cette vente « à la promenade», suivant Maître Matthias Jackobowicz qui annonçait les lots, à travers les nombreux salons où l’on goûtait encore un peu de ces souvenirs emprunts de tabac, de poussière et de secrets bien gardés. Certains avaient même joué le jeu d’accorder leurs tenues à l’ouverture du « Buffet de la Gare de Lyon » – son premier nom – pour l’Exposition Universelle de 1901.

L’imagination n’est pas bridée dans ce genre de lieu chargé d’Histoire. Même le monde alentour paraissait différent depuis l’intérieur. Plus feutré, mystérieux et intriguant. Une petite lucarne des toilettes ouvrait sur la salle des départs, d’où l’on pouvait observer les passants sans être démasqué… Agatha Christie aurait pu en faire le cadre d’une de ses énigmes, d’autant qu’elle s’était inspirée et avait intitulé son roman du nom du Paris-Vintimille : Le Train Bleu ! Quelques dizaines d’années avant que le restaurant ne soit lui-même rebaptisé pour rendre hommage à ce dernier train luxueux longeant la Méditerranée.

D’un hommage à l’autre, l’émotion était palpable, l’atmosphère électrique et très particulière. Tous avaient visiblement conscience de vivre un moment historique et tentaient au coude à coude parfois d’acquérir un souvenir du lieu. Une Américaine de San Francisco, Caren, participant pour la première fois à des enchères, cria sa joie d’avoir réussi à arracher l’un des deux derniers plateaux en argent. D’autres n’auront pas eu cette chance. C’est vrai que la vaisselle ou certaines affiches étaient très belles.

J’étais pour ma part restée un peu à l’écart, écoutant d’une oreille distraite les chiffres et commentaires, trop concentrée à saisir ce moment étrange d’un passé à retenir, dessinant ces fameux buffets, fauteuils et autres vestiges convoités, en repensant à tout ce qu’ils auraient pu dire s’ils étaient capables de parler !

 

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Marielle Durand

Marielle Durand est née au pays de Brel et de la ligne claire. Après l’ESAG, l’ENSAD Paris et les Beaux-Arts de Berlin, elle démarre l’illustration jeunesse avant de passer graphiste dans l’édition et d’enseigner. Depuis quelques années, elle revient presque exclusivement au dessin et au reportage dessiné par le biais de ses nombreux carnets de voyages. Suite à une blessure à la main droite en 2015 qui l’empêche de s’en servir, elle devient ambidextre. Son travail est notamment exposé à NYC où elle est représentée par Garance Illustration. Membre active et graphiste de l’association Encrages (encrages.org), elle s’engage avec d’autres auteurs et illustrateurs auprès de publics en situation de précarité et des réfugiés à Paris en particulier.

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