Mademoiselle

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ademoiselle,

Ce 24 mars, un peu après 14h, à la gare de Roissy, vous êtes montée dans le TGV Lille-Nantes où j’étais assis.

Quelques minutes après, vous dormiez profondément. Sans doute arriviez-vous d’une destination lointaine. Probablement le décalage horaire vous a-t-il terrassée. Votre masque hâlé, votre veste sans manches matelassée m’ont laissé supposer les hauts plateaux tibétains. À moins que ce ne soit simplement une station de sports d’hiver. Mais en avion ? Peu probable. Va pour le Tibet. Et ce bandage à la main droite ? Engelure ? Accident ?

Et puis soudain, dans le wagon presque désert, une étrange mélodie flûtée s’est déployée. D’abord discrète, mais suffisamment perchée pour n’être pas recouverte par le bruit du train. Elle est montée en puissance. Un appeau. Voilà à quoi j’ai pensé, même si la chasse à la bécasse ou à la perdrix dans la voiture 5 du TGV Lille-Nantes laisse a priori peu d’espoir.

Vous ronfliez, Mademoiselle.

Paisiblement, amplement, régulièrement, vous ronfliez.

Ça oscillait entre le sifflement et le soupir. Un peu trop rapide. Parsemé de vibrations aléatoires. Un ronflement haut de gamme, musical, et distrayant, qui ne gênait visiblement personne. À Marne-la-vallée, à Massy, des passagers montaient ou descendaient du train. En passant à votre niveau, ils tendaient l’oreille. Puis, ayant identifié la chasseresse, ils baissaient la voix et filaient sur la pointe des pieds, en veillant à ce que leurs bagages n’heurtent pas les sièges. Une petite fille fascinée a même voulu s’arrêter quelques instants devant vous, pour écouter mieux. Mais sa mère l’a tirée par la manche, le train allait repartir.

Un peu avant Le Mans, votre portable a vibré. Vous avez ouvert les yeux, vous avez saisi votre sac, que je n’avais pas vu. Un sac trop modeste pour le Tibet, tant pis. Vous vous êtes levée sans me voir. Mais moi, j’ai bien vu que vous vous demandiez pourquoi les voyageurs qui vous regardaient descendre souriaient. »

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Étienne Davodeau

Je suis né en 1965 dans les Mauges, et j’y ai passé une enfance formidable, qui a consisté principalement à me balader avec mes copains dans les champs, à tirer à la fronde d’innocents moineaux puis à ricaner bêtement sur ma mobylette devant les filles. J’ai quand même eu mon bac et, après quelques années d’études approximatives mais fort poilantes, j’ai cédé aux encouragements de la femme de ma vie et écrit le scénario de ce qui allait devenir mon premier livre. Intitulé "L’homme qui n’aimait pas les arbres", il s’est niché comme il a pu dans le catalogue Dargaud en 1992. Depuis cette date, et tant qu'on ne m'en empêche pas, je fais des livres de bande dessinée.

Voir en ligne : http://www.etiennedavodeau.com/

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