matricules 193 et 219

71 - Migrants cemetary of Kato TritosP

our accéder à ce cimetière perdu, il faut emprunter d’étroits sentiers boueux et fendre des champs d’herbes sauvages. Niché entre les oliviers, à Kato Tritos, village du sud de Lesbos, cet endroit informel abrite une centaine de tombes précaires. Des monticules surplombés d’une plaque de marbre. Sous cette terre retournée reposent des migrants, souvent venus d’Asie ou d’Afrique. Des naufragés ayant voulu rejoindre l’île depuis la Turquie voisine, séparée par une dizaine de kilomètres de mer Egée.

J’enquête sur les morts et les disparus aux frontières de l’Europe avec le photographe Michel Slomka. Ce matin de janvier, le silence est lourd, il pleut, le malaise règne.  Deux petites tombes retiennent mon attention. Il est difficile d’attarder longtemps son regard sur elles. La mention “Agnosto” signifie inconnu, “Koritsi”, fille, “3 minon”, 3 ans. Ces deux petites ont perdu la vie dans un naufrage en novembre 2015, dans l’anonymat. Le légiste de l’île leur a donné des numéros: 193 et 219, pour seule identification. A part ces chiffres bruts, on ne sait rien de ces deux enfants. D’où venaient-elles, à quoi pensaient-elles le jour de leur départ des rivages turcs, leurs parents ont-ils, eux aussi, été engouffrés par les vagues, leur famille imagine t-elle qu’elles sont décédées ?

Depuis 2015, seule la nature ou presque entretient ces sépultures, creusées par Mustafa Dawa. Ce particulier, étudiant en philosophie, a voulu “redonner une dignité” à ces défunts alors que les autorités grecques n’avaient “plus de place” pour les enterrer.

Il est difficile d’attarder longtemps son regard, mais il faut faire face cette réalité. Ils sont les fantômes aux frontières de l’Europe, ceux qu’elle voudrait oublier.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Elisa Perrigueur

Journaliste indépendante, je travaille depuis plusieurs années sur les frontières européennes et l'exil. Ex-correspondante en Grèce, je me rends régulièrement à Lesbos, qui est pour moi un éternel contraste. Cette île aux airs idylliques, avec ses collines verdoyantes encerclées d'une mer azur, a été le théâtre de tragédies. Située à une dizaine de kilomètres de la Turquie, elle reste une voie de passage pour des milliers d'exilés en quête d'Europe, encore aujourd'hui.

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