Moi je laboure, lui il dessine. Chacun son métier

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u printemps 2010, je réalise un reportage pour XXI au nord du Maroc, dans la région du Rif, qui vit de la culture du haschich. J’accompagne Mehdi sur les terres héritées de son père.

Le premier jour, après le repas de midi, nous partons rencontrer le cousin qui travaille les parcelles de Mehdi. Les nuages ont remonté la vallée, nous sommes plongés dans un brouillard épais. Nous descendons les coteaux aménagés en terrasses jusqu’au champ où deux saisonniers venus du sud dirigent deux mules pour labourer un sol caillouteux avec un soc monté sur une armature de bois. C’est une scène fantomatique, d’un autre âge.

À chaque pause, les saisonniers tirent de longues bouffées de haschisch sur une fine pipe. Mes croquis les font rigoler. Je discute avec le cousin qui m’explique les différentes étapes de la culture du kif. Je prends des notes. Le cousin s’en inquiète un peu, pas longtemps.

L’un des deux saisonniers entaille le champ du voisin avec la charrue. L’oncle l’engueule gentiment. Je lui dis qu’avec le kif, il ne parvient plus à labourer droit. Nous rions. Le cousin nous signale que nous avons beau jeu de critiquer, de venir les regarder travailler sans rien faire d’autre que commenter. Je lui dis que je travaille aussi, que s’il veut, on peut échanger les rôles. Nouveaux éclats de rire. L’ambiance est agréable, décontractée.

Il est temps de remonter. La journée est finie. Elle a commencé au lever du soleil et se termine au crépuscule. Le labour est dur. Ils sont tous fatigués. On remonte, la charrue sur l’épaule, les mules grimpent le petit sentier avec nous. Je passe la soirée avec Mehdi, ses trois cousins et son vieil oncle, dans la pièce des invités, à discuter autour d’un repas.

L’un d’eux a dit : « Moi, je laboure; lui, il dessine. Chacun son métier ». Et ça m’a touché. »

Propos recueillis par Marion Quillard

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Renaud De Heyn

Je raconte mes voyages pour partager ce que j’ai pu comprendre de l’autre. Un peu d’aventure, de plus en plus de couleurs et du récit qui fasse réfléchir. J’ai fait du carnet de voyage ("La Tentation", "La Cinquième Couche") et de l’adaptation littéraire ("Vent debout", Casterman) avant de revenir au réel avec « La Route du kif », mon premier reportage pour XXI. "Soraïa" (Casterman) en est un prolongement. "Cieux", qui paraît cet automne, est un recueil de dessins du ciel réalisés principalement à Bruxelles, où je vis et travaille.

Voir en ligne : http://grandpapier.org/renaud-de-heyn/

Les dessins précédents