« Ne pas aspirer, ni balayer, risque d’amiante »

HippolyteE

n décembre dernier, j’ai eu une chance assez folle : embarquer sur le Marion Dufresne pour faire la tournée des Terres australes. Iles de Crozet, Kerguelen, Amsterdam, avec un dernier détour par l’île Tromelin et l’île Maurice avant de regagner mon port d’attache, La Réunion. Un voyage rempli des fantasmes les plus fous, de ceux qui déplacent l’imaginaire hors de tout propos raisonné. J’ai évidemment rempli mes carnets de centaines de dessins à mesure que le bateau avançait. Celui-ci arrive en milieu de parcours.

A ce stade, nous sommes aux Kerguelen, une île grande comme la Corse sertie d’une côte incroyablement escarpée. Au fond d’un golfe se dresse l’unique trace de présence humaine : une base scientifique accueillant cinquante à quatre vingt personnes suivant la saison. Elle est ravitaillée par le Marion Dufresne quatre fois l’an, son seul contact avec le reste du monde.

Au cœur de la base, ce vieux bâtiment militaire est un rêve de dessinateur. De vieilles tôles rouillées, une allure de sous-marin décharné… C’est Jules Verne dans les mers du sud. Un bonheur graphique. Un désastre écologique. Les Terres australes françaises sont classées réserve naturelle depuis une dizaine d’années. L’homme y est toléré sous conditions afin de préserver cette biodiversité unique au monde qui porte encore la marque des erreurs du passé.

Ce vieux bâtiment est à l’abandon. Il est plein d’amiante. Un pot d’encre dans une mer cristalline. « Ne pas aspirer ni balayer, risque d’amiante » indique un panneau à l’entrée. Plus personne ne l’utilise, de nouvelles constructions l’ont remplacé. A l’intérieur il y a de la vie pourtant. Et une odeur putride. Des tas de cadavres gisent là. Des lapins. Des monticules de lapins. Ils sont régulièrement tués et dévorés par les chats, qui y ont établi leur royaume. Les deux espèces ont été introduites par l’homme. A l’époque. Une erreur. Et ils ont proliféré. Se sont multipliés.

Des bâtiments comme celui-ci, l’île en compte plusieurs, tous dans un état de décomposition plus ou moins avancée. Un projet de démantèlement est à l’étude. Il coûte une fortune. Les Kerguelen se trouve à plus de trois mille quatre cent kilomètres de la Réunion. Deux semaines de mer. De nombreux voyages seront nécessaires pour charrier ces amas de tôles rouillées et hautement toxiques. Cela demande du temps, de l’argent, des moyens humains… Rien ne dit que le projet sera mené à terme.

Dehors j’aperçois un lapin qui sautille. Puis un second. Deux. Trois, des dizaines. Il y en a partout. En contrebas, des éléphants de mer ronflent sur la plage, des manchots déambulent en leurs flancs… Je suis toujours aux Kerguelen. En pleine réserve naturelle.

 

Edit : cet article a été modifié le 15 mars 2017 pour rectifier deux erreurs. Les Terres australes sont classées réserve naturelle depuis 2006, soit une dizaine d’années, et non vingt ans comme indiqué précédemment. Par ailleurs, la mention des Terres arctiques a été retirée dans la mesure où ce statut ne concerne par la Terre-Adélie, protégée par d’autres accords.

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Hippolyte

Enfant je rêvais d’être reporter. Ou dessinateur. Une sorte de Tintin artiste. Pendant dix ans j’ai dessiné pour la presse et l’édition. XXI a publié mon premier reportage en 2008, « L’Afrique de papa ». Trois ans plus tard, XXI me recontacte et je m’envole au Congo. Dans les pas de Tintin. En essayant de voir un peu plus loin. En 2014, j'ai publié un troisième récit pour la revue, Bataye Kok, qui se penche sur les batailles de coqs, l'une des passions de l'île de la Réunion où je suis installé.

Voir en ligne : http://www.hippolyte.viewbook.com

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