Pour elle, cette ruine, c’est la honte

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‘est en Balagne, dans la Haute-Corse, là où les villages sont si beaux, de loin, accrochés au relief. J’arpentais une ruelle jusqu’à cette grande maison en ruine que j’avais repérée depuis la randonnée du matin.

Mélancolie et beauté habituelle des ruines.

Tout de même, une petite fenêtre au charme brut m’interpelle et je la prends en photo. À ce moment, une vieille dame apparaît sur son perron et m’apostrophe : « Qu’est-ce que vous allez en faire, de cette photo ? »

Interloqué – la question me semble totalement saugrenue – je bredouille que je n’en ferai rien de particulier, que je trouvais ça juste beau. Visiblement excédée, elle disparaît en claquant la porte. Tout s’éclaire : pour elle, cette ruine, c’est la honte, c’est moche, c’est ce qu’on voudrait cacher, balayer sous le tapis.

Alors je regarde sa maison, et le vertige me prend, face à l’abîme qui sépare nos conceptions de la beauté.

A l’origine, il devait s’agir d’une maison ancienne, mais elle a entièrement disparu derrière ce crépis hideux qui recouvre l’intégralité des villages de Balagne, gommant toute matière, toute aspérité, tout style, tout âge… Une gouttière en PVC court sur toute la hauteur, les volets du bas sont industriels et lasurés de marron foncé, les volumes originels ont été modifiés, et la ruelle, sans doute pavée à l’origine, est cimentée ; bref, si cette maison a eu une âme un jour, elle l’a définitivement perdue.

Précisément ce que je déplore dans chacun des villages que je visite ici : ce que j’aime en eux, c’est ce que je devine de ce qu’ils ont été.

Je déplore qu’être de son temps, c’est stériliser et enlaidir. J’aime la pierre qu’on cherche à cacher et j’admire le savoir-faire des anciens, dont le témoignage disparaît, mur après mur… »

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Simon Hureau

Ex-Bas-normand de la fin des seventies, je publie mes premiers récits dans la revue Ego comme X et dans les fanzines lancés avec les copains de classe des art-décos de Strasbourg. Suivent trois livres chez cet éditeur, dont deux récits de voyage (Palaces et Bureau des prolongations), puis des fictions chez Futuropolis (Tout doit disparaître), Warum (Filandreux), La Boîte à Bulles (L’Empire des Hauts Murs, Intrus à l’Etrange – fauve polar 2012 à Angoulême – Le Massacre…), ainsi que des livres pour les enfants chez Didier jeunesse (Ronde de Nuit). Pratiquant actif du carnet, par ailleurs, au quotidien comme au bout du monde…

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