Pour elle, cette ruine, c’est la honte

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‘est en Balagne, dans la Haute-Corse, là où les villages sont si beaux, de loin, accrochés au relief. J’arpentais une ruelle jusqu’à cette grande maison en ruine que j’avais repérée depuis la randonnée du matin.

Mélancolie et beauté habituelle des ruines.

Tout de même, une petite fenêtre au charme brut m’interpelle et je la prends en photo. À ce moment, une vieille dame apparaît sur son perron et m’apostrophe : « Qu’est-ce que vous allez en faire, de cette photo ? »

Interloqué – la question me semble totalement saugrenue – je bredouille que je n’en ferai rien de particulier, que je trouvais ça juste beau. Visiblement excédée, elle disparaît en claquant la porte. Tout s’éclaire : pour elle, cette ruine, c’est la honte, c’est moche, c’est ce qu’on voudrait cacher, balayer sous le tapis.

Alors je regarde sa maison, et le vertige me prend, face à l’abîme qui sépare nos conceptions de la beauté.

A l’origine, il devait s’agir d’une maison ancienne, mais elle a entièrement disparu derrière ce crépis hideux qui recouvre l’intégralité des villages de Balagne, gommant toute matière, toute aspérité, tout style, tout âge… Une gouttière en PVC court sur toute la hauteur, les volets du bas sont industriels et lasurés de marron foncé, les volumes originels ont été modifiés, et la ruelle, sans doute pavée à l’origine, est cimentée ; bref, si cette maison a eu une âme un jour, elle l’a définitivement perdue.

Précisément ce que je déplore dans chacun des villages que je visite ici : ce que j’aime en eux, c’est ce que je devine de ce qu’ils ont été.

Je déplore qu’être de son temps, c’est stériliser et enlaidir. J’aime la pierre qu’on cherche à cacher et j’admire le savoir-faire des anciens, dont le témoignage disparaît, mur après mur… »

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Simon Hureau

Après des études graphiques dans le grand Est et une jeunesse normande, Simon bricole dans son coin sur les bords de Loire. Il publie de temps en temps, le plus souvent, des albums de bande dessinée, parfois des livres pour enfants, voire des pages pas tout à fait étrangères aux carnets qu'il remplit lors des quelques voyages qui parviennent à le sortir de son atelier. Le dernier en date ("Rouge Himba", éd. La Boîte à Bulles), relate une immersion chez les Himbas en compagnie de la géographe Solenn Bardet, spécialiste de leur culture depuis 25 ans.

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