Rue d’Aubagne

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e suis marseillais, je vis au centre-ville, à deux pas de la Canebière, dans le quartier de Noailles, pas loin d’une rue dont vous avez sans doute entendu parler, car elle a fait l’actualité début novembre. Deux immeubles se sont effondrés un triste lundi matin. Le numéro 63 de la rue d’Aubagne était déjà vide, condamné, pourri jusqu’aux poutres. « Immeuble » n’était même plus un mot qui lui seyait, il fallait plutôt parler de « carcasse ». Il s’est écroulé le premier, entrainant le 65 dans sa chute.

Les pompiers ont aussi démoli les bâtisses voisines qui menaçaient de tomber à leur tour, appuyées qu’elles étaient, les unes sur les autres. En poussière donc le 67 et la moitié du 69 ! Depuis cet affreux lundi matin, on a retrouvé huit corps sous les décombres. Des rumeurs dans le quartier racontent que des clandestins vivaient au 63 désormais condamné. Les débris ayant été évacués, on ne connaîtra pas la vérité.

Le 10 novembre, il y a eu une marche silencieuse en hommage aux victimes. On a pleuré Fabien, Niassé, Julie, Marie-Emmanuelle, Ouloume, Sherif, Simona et Taher. Fait à peine croyable, mais, pendant cette marche, le balcon du 1er étage d’un immeuble est tombé partiellement au-dessus du cortège, faisant trois blessés légers. C’était boulevard Garibaldi, à deux pas de la Canebière, toujours dans le quartier de Noailles.

Le mercredi 15 novembre, les habitants sont allés jusqu’à l’hôtel de ville, crier et montrer leur colère d’habiter dans une ville si mal gérée. Ça gronde à Marseille. On connaît la politique qui consiste à laisser pourrir ces quartiers, puis à spéculer en rachetant pour rien des immeubles dégradés, qu’on va pourtant louer – et cher ! – aux nécessiteux, à ceux qu’on refuse ailleurs car ils n’ont ni CDI ni garants. Un des appartements du 65 appartenait à un élu Les Républicains, qui depuis a démissionné. La situation de ces immeubles était connue, des experts avaient depuis longtemps signalé la dégradation, sans pour autant que l’on aille jusqu’au bout pour sécuriser l’endroit.

Depuis le drame, c’est comme une contagion. Ici et là, on condamne des immeubles à tour de bras. Tous ceux qui menacent de s’effondrer. Nombreuses sont les familles qui ont déjà été évacuées. À ce jour, dans toute la ville, plus de 1400 personnes ont été priées de s’en aller. Et ça continue. Maintenant, quand je marche sur les trottoirs de Marseille, je regarde en l’air : j’essaie de juger l’état des façades. Je dessine plus souvent dans le quartier aussi.

Un jour, un homme du coin me raconte. Il vivait dans un immeuble de la rue Jean Roque, une perpendiculaire à la rue d’Aubagne. Avec les habitants de cette dernière, il partageait une cour et quelques paroles lancées depuis les fenêtres voisines. Le 5 novembre, un des habitants du 65 de la rue d’Aubagne est venu chez lui pour lui taxer des cigarettes. « Encore! », qu’il a dit. C’était quelques instants avant le drame. Ils ont entendu un énorme BOUM ! Il a ouvert sa fenêtre pour voir. « Qu’est-ce qu’il se passe ? Un hélico qui vole trop bas ? » Et là, il voit, il sent : la poussière. Brusquement, il referme sa fenêtre, prend son fumeur de voisin et ils se carapatent. Pas le temps de s’habiller. Il faut absolument sortir de là ! Fuir le nuage de poussière. Ils sortent. Enfin.

Ce lundi matin, au croisement de la rue Jean-Roque et de la rue d’Aubagne, ils ne sont pas les seuls sur les pavés, la tête en l’air, à essayer de voir à travers le nuage de poussière, ce qu’il reste de ces immeubles du quartier de Noailles, à deux pas de la Canebière.

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Benoît Guillaume

Je suis illustrateur et dessinateur de bd. Je perds aussi énormément de temps à peindre dehors. Taudis de Marseille, arbres d'extrême-Orient, pilônes électriques, obscurs concerts, événements culturels, sous-culturels, manifs loi-travail, carcasses de voiture : tout est bon à prendre. Au fil des années, quelques livres ont réussi à voir le jour chez Actes Sud, Cambourakis et L'Association, entre autres.

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