« Le débat papier contre écran est totalement éculé »

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Patrick de Saint-Exupéry répond aux questions de François Bernheim sur le blog du « magazine vivant », Mardi ça fait désordre. Extraits.

«Au delà d’une éventuelle option marketing, quelle a été votre intention en lançant le manifeste « Un autre journalisme est possible » ?

S’inscrire dans une option marketing était possible, mais cela n’a pas été le cas. On s’est simplement posé la question suivante : la revue XXI, après cinq ans, en arrive à son numéro 21. Il fallait faire quelque chose. Dans la symbolique c’est quelque chose d’important. Au départ beaucoup pensaient l’aventure impossible. Tous ceux qui travaillent sur la revue se sont mis à réfléchir. On a échangé entre nous, plusieurs possibilités ont été évoquées. Comme ici on n’est jamais pressé, on a, au fur et à mesure éliminé tout ce qui nous semblait un peu gadget. Une seule idée est restée, celle du manifeste. Cela fait partie des choses de la vie, nous avons pris le temps de discuter, d’échanger, de parler entre nous, ce faisant nous nous sommes rendu compte que nous avions appris plein de choses. Sans le faire exprès, nous avons verbalisé notre expérience et c’est devenu le manifeste. Nous nous sommes rendu compte que la richesse de notre expérience nous avait amené à nous poser des questions qui sont rarement évoquées dans l’univers journalistique. Cela nous a également amené à une prise de conscience : en l’espace de cinq ans nous avons créé deux revues qui fonctionnent très bien. C’est incroyable ce qui reste à faire, le nombre de choses qu’il est possible d’envisager sérieusement.

(…)

Comment avez vous appréhendé les réactions des lecteurs et des professionnels ?

Il y a eu trois types de réactions :

1/ Celle des soutiers de l’information, c’est à dire des gens qui pratiquent le métier de journaliste. Là il y a eu une très forte adhésion au contenu du manifeste, on a reçu de nombreux messages. La photocopieuse marche à plein dans les différentes rédactions.

2/ Du côté des lecteurs l’adhésion a encore été plus forte. Ce qui est fascinant, c’est que les lecteurs ont au bout des doigts un ressenti formidable, mais ils ont beaucoup de mal à le verbaliser. En revanche quand vous leur donnez des mots, ils les comprennent et vont plus loin. Je trouve leurs réactions bluffantes, d’une grande richesse, je n’en reviens pas.

3/ Les réactions des entrepreneurs ou des structures de presse, des directions générales. Cela a commencé d’une façon un peu hautaine : « Ils sont sympas ces petits gars » et cela a viré très vite à l’autisme. On ferme les écoutilles. Ça passera. Dans quinze jours ou trois semaines on n’en parlera plus. Il n’y a pas de commune mesure entre la responsabilité de grosses entreprises comme les nôtres et une petite entreprise. Ces réactions ont leur logique, mais l’autisme dans la situation actuelle on sait, hélas, où cela mène.

Vous ne niez pas les réalités économiques, mais les schémas qui sont rentables en théorie ne tiennent pas compte de la lassitude, voire du désintérêt croissant du lecteur. Bien sûr, il y a débat, des gens comme Bernard Poulet ont une vision très noire de la situation.

La vision de Bernard me gène. Si la presse meurt, c’est de la faute d’internet. Pour moi ce n‘est pas la bonne grille d’analyse. Internet a accéléré mais n’est pas la cause de la crise du journalisme. Pour nous le débat n’est pas papier contre écran. C’est totalement éculé. C’est une discussion sans intérêt. La seule question qui vaille est : qu’est-ce qui nous permet de faire du journalisme ? Quelle est la rationalité économique qui nous donne les moyens d’exercer notre métier ?

(…)

L’électronique comme vous l’évoquez dans un précédent numéro de la revue pourrait –elle être assimilée à une drogue où le sens des choses serait oublié au profit de l’excitation. Est-ce préoccupant, comment combattre cette chose qui toucherait journalistes et lecteurs ?

Il n’y a pas besoin de la combattre. Le lecteur est totalement indifférent à cette pression de l’instantanéité, à son rythme effréné, à cette création permanente de suspense qui veut que l’on vous tienne au courant de tout et à tout moment, dans les moindres détails. C’est insupportable sur la durée, personne n’a cette capacité d’attention. En revanche il est vrai que les journalistes peuvent être fascinés par cette puissance qui leur donne l’impression de dominer le temps et l’espace. Il y a là une confusion sur ce qu’est le journalisme. Il y a moins de deux mois je vais sur le blog d’Alice Antheaume qui est directrice adjoint de l’école de journalisme de Sciences po. Je lis le titre d’un article « L’avenir du journalisme passe par la maîtrise du code ». La formulation sous forme d’injonction est incroyable. Aucun journaliste n’oserait écrire un pareil titre. En lisant l’article on comprend qu’il s’agit en fait de maîtriser l’algorithme. Au mieux on pourrait dire que la maîtrise de l’informatique passe par la maîtrise du code. La confusion entre le journalisme et les moyens mis à sa disposition est totale. On y perd tant l’est et l’ouest que le sud et le nord.

(…)

A la fin du manifeste vous écrivez : « Des pans entiers du monde, de la société, de notre vie ne sont plus arpentés »…

Je suis frappé, les journaux ne racontent plus le monde, si les lecteurs les désertent c’est qu’ils ne s’y retrouvent pas. Renouer le lien est un travail considérable.

(…)

Y –a-il dans les circonstances actuelles un tempo qui soit en phase avec un journalisme plus accompli ?

La vraie question est là, c’est celle de la temporalité. Qu’il s’agisse d’un quotidien, d’un hebdo, d’un mensuel, d’un trimestriel, vous devez avoir un rapport singulier au temps. La relation au temps de la presse quotidienne est d’une pauvreté affligeante. A quelques exceptions près, il n’y pas de réflexion là dessus, pas d’écriture qui intègre différentes temporalités Dans un quotidien, on ne peut se contenter de répercuter les nouvelles. Dans chaque rythme, il doit y avoir une réflexion.

Au début de l’année trois hebdos, l’Express, Le Point , Le Nouvel Obs ont fait en même temps une couverture sur les francs maçons. Comment se situent-ils par rapport au temps qui est une préoccupation majeure de chacun dans son quotidien ? C’est aussi une question de bon sens. Les lecteurs de XX1 semblent avoir compris qu’à travers les questions que nous nous posons sur les médias, l’autisme de beaucoup de dirigeants, se jouait quelque chose de plus important au niveau de la société et de la démocratie qui doivent accepter de se remettre en question.»

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Mardi ça fait désordre

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