Carceropolis

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Le dessin est aussi une affaire de jambes, de coup de jarret, de braquet, de vitesse. Quand Renaud De Heyn part en repérage, comme beaucoup d’habitants du plat pays, il monte sur son vélo. Ce jour-là, il fait un tour de Bruxelles ou plutôt, de ses franges. Il longe la frontière entre sa ville et le Brabant flamand. Une limite linguistique et géographique « qui se voit à l’œil nu, cernée par des champs, des terrains vagues, des friches, des zones industrielles ».

Il parcourt une ligne de front, une faille sismique. Nous sommes en mai 2014 et les nationalistes flamands viennent d’arriver en tête aux élections législatives belges. Ils s’apprêtent à former un gouvernement avec la droite traditionnelle. Une première dans l’histoire de la Belgique. « J’étais inquiet et je cherchais un moyen de parler de tout cela. Je trouvais intéressant, dans ce contexte, de décrire les pourtours de la seule région bilingue du pays », dit Renaud De Heyn.

 

« Le pouvoir du beau »

 

Au bout d’un chemin à Keelbeek, il tombe par hasard sur un campement : des cabanes en bois, des tentes dressées au milieu des fleurs et des potagers. L’un des derniers espaces verts de Bruxelles a été transformé en ZAD, en zone à défendre. Ses occupants, écolos, militants anarchistes, marginaux ou simples riverains s’opposent à la construction d’une prison, la plus grande de Belgique – 1 200 détenus sur 18 hectares.

Renaud De Heyn se dit qu’il tient un sujet. « J’ai un peu suivi la mobilisation [autour du projet d’aéroport] à Notre-Dame-des-Landes, en France. Ça me fascinait, ces gens qui vivent en pleine nature pour des raisons idéologiques. Quand j’ai découvert qu’il se passait quelque chose de similaire à quelques kilomètres de chez moi, ça a éveillé ma curiosité. »

Volontiers méfiants à l’égard des journalistes, les zadistes n’hésitent pas à l’accueillir et à lui parler. « Le fait que je dessine était une bonne manière d’entrer en contact avec eux. Avec un croquis, il n’y a pas de tricherie. » Il s’installe pour crayonner sur le chemin où les riverains promènent leurs chiens. « Pas mal de passants m’abordaient pour discuter et je les renvoyais vers les cabanes. Un zadiste avec qui je m’entendais bien, un étudiant en archi, m’a dit un jour : “En l’espace de deux heures, tu rencontres davantage de gens que nous en deux semaines.” Et il a ajouté : “C’est peut-être le pouvoir du beau”. »

 

Des prisons-taudis

 

Avec le temps, son enquête s’élargit. « Je ne saisissais pas bien les motifs des opposants au projet. Car la surpopulation carcérale est catastrophique dans notre pays. Petit à petit, j’ai compris. Je me suis alors souvenu de la fameuse phrase de Camus : “Une société se juge à l’état de ses prisons”. »

Le futur centre pénitencier de Keelbeek doit remplacer deux vieilles prisons de Bruxelles : Saint-Gilles et Forest. Renaud De Heyn obtient l’autorisation de les visiter. Il découvre de véritables taudis, des locaux en ruine ou partiellement désaffectés, et aussi des gardiens qui font tout ce qu’ils peuvent pour améliorer les conditions de détention. « Ce qui m’a frappé, c’est leur humanité. »

La Belgique détient un triste record. Son système carcéral est le plus surpeuplé d’Europe, après celui de la Hongrie. Ses trente-cinq établissements accueillent près de onze mille détenus et affichent des taux d’occupation de 110 % en moyenne. La faute aux gouvernements successifs et à une opinion publique qui se désintéresse de la question.

« Depuis des années, le pays est régulièrement condamné par la Cour européenne des droits de l’homme et rien ne bouge, constate Renaud De Heyn. Les gens s’en foutent. Pour eux, les détenus sont la lie de la société. C’est oublier que tous ces prisonniers, incarcérés dans des conditions épouvantables, seront un jour libérés. Et il est de notre intérêt à tous qu’ils ressortent de prison de la meilleure manière possible. »