Entretien avec Malek Chebel

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Malek Chebel s’exprime comme les messieurs d’autrefois, avec des phrases longues et ondoyantes. Il a la politesse de descendre vous chercher en bas de son immeuble haussmannien, derrière les tours du quartier d’affaires de la Défense, dans les Hauts-de-Seine. Né en 1953 en Algérie, Malek Chebel aime à dire qu’il n’a jamais changé de pays, mais seulement de département. Anthropologue des religions, spécialiste de l’islam, psychanalyste, il est arrivé seul à Paris, héritier d’une double culture.

Il tire lentement une chaise et s’assied dans son salon tiré au cordeau, où se distingue un mur-bibliothèque rempli de livres anciens en arabe, d’encyclopédies, de fresques historiques, de manuels de philosophie et de théologie. Depuis la publication de son premier ouvrage, Le Corps en Islam, en 1984, il n’a cessé d’explorer la dimension sensuelle, souvent ignorée, de la culture musulmane : sexualité, passion amoureuse, histoire de la chair, liberté des femmes.

À 61 ans, l’universitaire se revendique passeur d’un islam moderne, éclairé, affranchi des évidences et des clichés. Depuis dix ans, il porte sa vision d’un « islam des lumières » de rencontres en conférences à travers le monde, rêvant d’un enseignement scientifique à l’université.

Visage de bon père de famille, yeux rieurs, Malek Chebel raconte à un second rendez-vous des blagues algériennes dans un café. Au bar, un jeune serveur hésite : « Le monsieur, ce n’est pas le recteur de la Mosquée ? » avant de reconnaître le « spécialiste de l’islam » : « Je l’aime bien, il nous rend beaux, nous, les musulmans. »

 

Vous avez écrit trente-trois livres sur l’islam et le monde arabe. Où puisez-vous votre énergie ?

Malek Chebel : Dans mon enfance. J’avais 6 ou 7 ans et, un jour, mon grand-père, polygame, a demandé à tous ses enfants et petits-enfants, garçons et filles, de lui transmettre une liste d’affaires scolaires pour la rentrée. J’avais perdu mon père peu avant et j’étais peut-être le plus marginal de la lignée. J’ai sollicité le minimum : quatre stylos Bic de couleurs différentes dans une pochette en plastique. Le jour de la distribution, le dernier des enfants de mon grand-père a réclamé ces stylos. Mon grand-père me les a ôtés des mains pour les lui donner. Depuis, la question du désir m’a longtemps torturé. Plus tard, j’ai compris que ma quête d’écriture était la quête de ces quatre stylos, symboles de ce père disparu. Les livres m’ont sauvé, guidé, épaulé. Sans eux, sans le désir d’écrire, je serais peut-être devenu un docker dans ma ville natale, Skikda, qui est un port. C’est là-bas que j’ai rencontré mon épouse, la fille du libraire !

 

À quoi ressemblait l’Algérie de votre enfance ?

Nous étions dans une période de transition entre l’Algérie territoire français et l’Algérie indépendante. Dans ce processus politique singulier, agité, conflictuel, les bruits étaient entremêlés : les bruits de l’espoir, de la guerre, des révolutionnaires, des réformes structurelles… J’étais un enfant insouciant dans un monde bruyant. C’est une pensée atroce, mais j’avais le bon âge pour être heureux dans les décombres. Entre 6 et 9 ans, vous supportez les tragédies sans vous soucier des traumatismes à venir. Avant, vous ne pouvez les comprendre. Après vous en souffrez, car la conscience est très douloureuse.

 

Vous sentiez-vous français, algérien ?

Rien, je ne me sentais rien. Je ne pouvais être français, statut réservé aux pieds-noirs et aux juifs exclusivement, ni algérien, ça n’existait pas encore. Et pas même apatride, puisque je ne pouvais me réclamer d’aucune autre nationalité. Arabe ? Musulman ? Kabyle ? Toutes ces appellations restaient confuses, sinueuses. Je relevais du « statut personnel », une curiosité juridique qui visait à séparer les vrais citoyens des sous-citoyens, les indigènes. Nous vivions dans une perspective de reconquête de soi et d’identité. Balloté entre ma mère et le reste de la famille, voyant la fortune mais n’y touchant pas, étudiant une langue latine à l’école mais parlant l’arabe à la maison, je me remettais au destin, à la baraka.

 

À 9  ans, vous vous retrouvez dan un centre pour enfants abandonnés…

À la mort de mon père, je suis entré dans un processus de déstructuration : j’étais d’une famille riche, mais je n’étais pas riche. Mon grand-père, grand propriétaire terrien, avait plus de vingt-huit descendants directs et indirects. Pour ne pas réduire son train de vie, ce patriarche a décidé de laisser de côté les branches mortes de la famille, à savoir mon frère et moi. La situation de ma mère était intenable : en cas années-là, une veuve perdait son statut social, elle devenait une quantité négligeable, superflue.

Un matin, ma mère nous a habillés comme pour une sortie de fête. Mon oncle, notre tuteur, est venu nous chercher en voiture. Il nous a déposés dans une Ddass qui recueillait les éclopés de la terre. -Orphelins, délinquants, jeunes drogués : tout ce monde parallèle devait apprendre à vivre en communauté au milieu d’une immense plage pelée de sept kilomètres. En un an, j’ai acquis des mécanismes de survie qui me sont utiles aujourd’hui, comme la ténacité, le travail, l’anticipation. Ce centre de regroupement était une école de vie. Je m’en échappais en contemplant la mer bleu pétrole : c’était elle, ma berceuse, ma conteuse, ma nounou. Elle a recueilli mes premières confidences.

Par chance, le directeur de l’établissement m’a pris sous son aile. Lui aussi était sans famille. Il était l’adulte sans enfant, et moi l’enfant sans référent paternel. Sur deux cent cinquante gosses, nous étions trois ou quatre seulement à étudier. J’ai obtenu ma sixième, qui était alors un examen et pas seulement un passage. Cela m’a permis d’être accepté en internat à l’école publique, du collège jusqu’au bac.

 

Dans cette période mouvementée, vous vous lancez dans des études de psychologie. Pourquoi ?

Je ne sais pas. Plus tard, j’ai retrouvé dans mes documents de lycée un poème écrit en seconde dans lequel je rêvais de faire de la psychologie sans savoir ce que c’était ! En Algérie, notre classe a ouvert la discipline sous l’impulsion de jeunes professeurs français antimilitaristes, influencés par Camus, Foucault, Fanon… Nous étions dans le bouillonnement post-1968 : la marijuana, Baudelaire, les voyages à Katmandou, Bob Marley, le reggae, le blues, le rêve sans limites, les voyages sans visa, les nuits à la belle étoile. Tamanrasset, dans le Sud algérien, représentait le mythe américain à nos portes… Évidemment, tout le monde ne fumait pas du hasch ou était accro au sexe, mais cela faisait partie de notre bouillon de culture, un jus tonique. La sexualité, jusqu’ici refoulée, était approchée de façon plus libre. Les femmes ne portaient pas de voile, la question ne se posait même pas. Elles prenaient le bus seules, allaient à la fac, se mettaient en maillot de bain deux pièces sur la plage, et n’étaient jamais embêtées pour cela. Au contraire, elles étaient adulées, enviées, courtisées.

 

Et vous quittez l’Algérie…

J’ai fini ma licence de psychologie major de promo et là, les bourses françaises sont tombées. Je suis parti à Paris où les étudiants étrangers étaient reçus dans de grandes familles françaises. Je me suis retrouvé au pied de la tour Eiffel, dans une de ces avenues qui longent le Champ-de-Mars, chez une famille au nom à particule qui a entrepris de m’initier à la culture et aux convenances de la société française. Je n’étais pas vu comme un musulman. Personne alors ne parlait d’islam, de barbe, de voile ou de halal. Seuls quelques milliers d’ouvriers de Renault ou Citroën, des hommes seuls, faisaient le ramadan et la prière dans leur coin – et d’ailleurs, certains finissaient par ne plus pratiquer… J’avais effectué un stage à l’hôpital en Algérie, le tabou de la virginité m’a paru être une porte d’entrée pour comprendre les nœuds des sociétés musulmanes. À la Sorbonne, j’ai demandé à faire ma thèse sur l’hymen au Maghreb, ce passeport pour le mariage.

 

Vous, qui avez écrit un Dictionnaire amoureux de l’Algérie, y retournez souvent ?

Je me rends chaque été à Skikda, ma ville natale du bord de mer, et j’y tiens table ouverte. L’Algérie m’émeut beaucoup. Les Algériens forment un grand peuple, tendre, plein d’humour, mais humilié par son système. Enlevez aux dirigeants l’argent de la rente pétrolière et leur légitimité s’écroulera comme un château de cartes ! C’est malheureux, un tel gâchis d’« algérianité ».

En 1981, après ma première thèse, j’ai fait une tentative de retour et enseigné la psychologie à l’université de Constantine. L’Algérie cherchait alors à arabiser son système éducatif. Les autorités étaient en quête d’enseignants venus du monde arabe. De nombreux professeurs sont arrivés d’Égypte. Parmi eux, hélas, beaucoup étaient des Frères musulmans, des prédicateurs. Nous avons été la première génération à être confrontée à cet enseignement avec des thématiques religieuses fortes. L’islamisation de l’Algérie a démarré à la fac, par les étudiants et les femmes.

Mes cours sur la sexualité, les dérèglements affectifs et le corps déplaisaient. Un responsable de l’association religieuse a fini par m’annoncer que mon amphi allait être réduit de moitié pour installer une mosquée sur le campus. À la fin de l’année, j’ai présidé un jury de licence calamiteux : la direction de l’université m’a donné vingt-quatre heures pour accorder leur diplôme à deux jeunes filles de familles influentes, qui avaient échoué à l’examen. J’ai pris un aller simple pour Paris, en promettant à ma famille de revenir une fois par an. En France, je me suis alors lancé dans deux autres thèses en anthropologie et sciences politiques. J’ai toujours avancé en cherchant à corriger les blessures de la vie, les difficultés et les cassures…

 

D’où vous est venue l’expression « islam des Lumières » ?

Le 11 septembre 2011, quand deux avions ont détruit les tours du World Trade Center, les concepts ont vacillé, la peur de l’islam s’est installée. La France, qui s’était endormie avec quatre millions de travailleurs immigrés sur son sol, s’est réveillée avec quatre millions de musulmans. J’écrivais un livre sur l’actualité de l’islam et j’ai voulu traiter de l’islam et la modernité. Le titre Islam des Lumières s’est naturellement imposé.

Face à un islam fondamentaliste, il s’agit de proposer un islam moderne, actif, réactif, une religion compatible avec le vivre ensemble et le temps présent, mais aussi avec les raffinements exquis qu’elle a -inventés. Dans cinquante ans, les musulmans seront deux milliards, croyez-vous que les interdits seuls arriveront à les canaliser ? Non, il faut nourrir une culture du débat, l’ouverture d’esprit, la tolérance, le respect de l’autre. Si certains veulent vivre au Moyen Âge, c’est leur choix. Mais ils ne peuvent l’imposer en règle universelle. Les politiques et les théologiens du monde arabo-musulman ont verrouillé l’expression de paroles alternatives. Comme à l’époque des Lumières, les libres penseurs, les intellectuels, les philosophes doivent jouer un rôle d’éclaireurs.

 

Est-ce à dire que l’islam est resté figé, sans être éclairé ?

Il y a eu depuis le Moyen Âge de nombreuses réformes, mais homéopathiques. Et ceux qui les ont -portées l’ont souvent payé cher. Dès le VIIIe siècle, soit un siècle après la Révélation, un esprit critique s’amorce en islam : on voit des ajustements et des correctifs au dogme théologique.

Du XIe au XVe siècle, l’islam produit une série de penseurs majeurs et autant de philosophies distinctes de la doxa. À cette époque, Averroès, né en Andalousie, juriste, médecin, philosophe et grand commentateur d’Aristote, milite pour asseoir la prééminence de la raison sur la croyance, ou au moins un équilibre entre les deux. Ibn Rochd, c’est son nom arabe, avance l’idée d’une foi cantonnée à la sphère privée. Mais il est exilé : son ouverture d’esprit et sa modernité déplaisent aux autorités musulmanes. Aujourd’hui encore, son œuvre est tenue pour subversive, certaines bibliothèques nationales refusent de la mettre à disposition des étudiants.

Il faut attendre le XIXe siècle pour voir naître un mouvement d’envergure, appelé « Nahda ». Ce mouvement, le « renouveau », est animé par une élite arabe souvent laïque. Il se développe sur les ferments du projet de Bonaparte, qui entendait transformer la -société égyptienne selon les idéaux de la Révolution française. Au Caire, puis à Damas, des philosophes, des activistes politiques et des journalistes ouvrent le débat sur la pertinence de la charia, sur la polygamie, sur l’adaptation de l’islam au monde…

Le juriste Mohamed Abduh crée avec un Afghan le mouvement du modernisme islamique et publie de nombreux articles sur le rôle de l’instruction et le retard de l’islam. De retour en Égypte après son exil, il est nommé mufti, soit « interprète de la loi musulmane ». Un autre intellectuel égyptien, Ali Abderraziq, publie en 1925 un livre majeur, L’Islam et les fondements du pouvoir, qui s’attaque au refus de la distinction entre temporel et intemporel, un dogme qui permet aux théologiens de se mêler de politique. Ce livre, longtemps retiré de la vente, vaut à Ali Abderraziq d’être déchu de ses responsabilités à l’université.

En Algérie, au Maroc, en Tunisie, partout, une floraison extraordinaire de penseurs, d’hommes d’État, de théologiens et même de femmes font alors bouger les lignes, en posant des questions d’une audace folle.

 

Mais que se passe-t-il ? Pourquoi ces idées n’ont-elles pas plus d’écho ?

Le tournant de la crise de l’islam se joue au XVe siècle avec la chute de Grenade. La perte de l’Espagne andalouse, le plus beau joyau, marque le début du rétrécissement du monde musulman. La perte d’influence est forte, l’islam se « provincialise » et les premières pensées critiques provoquent immédiatement des contre-réformes. Prenant le passé comme horizon, des théologiens réclament une application stricte de la charia, qui n’est autre qu’un discours humain sur le Coran.

Le début de la colonisation et la fin du califat, aboli par Atatürk en 1923, renforcent cette contraction d’un monde sur lui-même. Les fondamentalistes se mettent à jouer des frustrations pour s’ériger en censeurs. Ils se servent de l’islam comme d’un outil. Pour accéder au pouvoir, comme les Frères musulmans. Pour obtenir des droits à la sainteté, comme les salafistes. Ou pour régner sur un pays, comme les djihadistes.

La crise est profonde dans le monde musulman : absence de légitimité, absence d’éducation, peu de perspectives pour les jeunes. L’islam n’est qu’un habit, et il est balkanisé. Aucune puissance, aucune autorité n’a de magistère.

 

Et pourtant, l’islam pourrait être moderne ?

Je dirais que 80 % du corpus de l’islam s’adapte parfaitement à notre époque. Sa conception du monde, sa pratique, ses analyses et ses objectifs sont conciliables avec les règles économiques modernes, mais aussi avec l’éthique universelle : la démocratie, la République, les droits de l’homme et les conventions internationales. Le savez-vous ? L’islam encourage la philosophie, les mathématiques, la biologie, la médecine, la curiosité scientifique et l’obligation de la lecture mais, de cela, personne ne parle ! Pendant le printemps arabe, les jeunes ont prouvé leur agilité à utiliser les réseaux sociaux. Ils ont désamorcé les blocus policiers et contourné les slogans négatifs pour en proposer de meilleurs. Le combat des femmes s’est affirmé. Ce sont des pas importants.

 

Alors pourquoi ce blocage ?

On en revient à la crise traversée par le monde musulman, à ces 20 % non compatibles avec la modernité : le statut médiéval de la femme, le refus quasi systématique de s’ouvrir à une théologie critique et le rôle de grandes puissances régionales comme l’Arabie Saoudite ou l’Iran, arc-boutés sur leurs privilèges régaliens pour tirer profit d’avantages matériels immédiats.

Prenez la confrontation chiites-sunnites qui met en péril la spiritualité de l’islam, elle est archaïque ! Ce conflit découle de la guerre de succession du Prophète, mort sans laisser de fils. À l’origine, les sunnites suivent la « voie tracée » par le Prophète et ses premiers compagnons, les chiites, eux, sont partisans d’Ali, gendre du Prophète. L’assassinat des deux fils d’Ali fige les positions, mais c’était il y a plus de mille ans ! Oui, mille ans ! Et cet antagonisme millénaire alimente toujours les luttes politiques en Irak, en Syrie ou au Liban !

 

Pourquoi avoir entrepris une traduction en français du Coran ?

Après le 11-Septembre, j’ai été sidéré par la méconnaissance de ce texte d’une beauté extraordinaire, truffé d’images élégantes et de métaphores. Les imams, « ceux qui dirigent la prière », bloquent l’accès au Coran. Ils sont pour la plupart de simples répétiteurs d’un texte qu’ils ne comprennent pas. Les actuelles traductions du Coran sont absconses ou vieillies. Celles qui passent pour être acceptables utilisent une langue obsolète : trop savante, trop maniérée ou trop décalée. J’ai donc voulu traduire ce texte, pas pour le « détraduire », mais pour le rendre dans une langue rigoureuse, sobre, belle, actuelle et sans concession.

 

Êtes-vous croyant ?

Je suis en quête de sens, l’existence de l’homme m’intrigue. Mais il faut me juger selon ma méthodologie. Je suis d’abord un penseur ou un chercheur, la foi est du ressort de l’intime.

 

Comment parvient-on à traduire le Coran ?

Avec de la rigueur, beaucoup de rigueur. Jeune, j’avais appris ce texte par cœur, en l’ânonnant comme tous les enfants de mon âge tenus par la peur des châtiments corporels en terre musulmane. Je suis tombé un jour sur mon professeur de l’école coranique, je l’ai interrogé sur un problème d’exégèse, il m’a pris par le coude : « Je peux t’avouer quelque chose ? Moi j’ai appris le Coran phonétiquement, sans rien y comprendre. »

Il m’a fallu démarrer ce travail avec une peau lisse. Il m’a pris dix ans, et j’en suis sorti plein de rides. Je m’étais fixé deux objectifs : rendre lisible un texte du VIIe siècle à un lecteur du XXIe siècle en usant d’une langue simple avec de nombreuses notes de bas de page, et le vendre à moins de 25 euros. À l’époque, le Coran le moins cher était à 50 euros ! Je me suis appuyé sur mes connaissances en langue arabe, en théologie, et sur les grandes traductions françaises. J’en ai isolé vingt-cinq et conservé douze, les meilleures. À chaque étape, je confrontais ces traductions les unes aux autres, en cherchant le meilleur chemin.

 

Diriez-vous que le Coran est un texte prescriptif ?

Oui, il l’est. Il dicte précisément un ensemble de devoirs et d’interdits. Le Coran dit que le ramadan dure un mois, que les prières doivent être pratiquées cinq fois par jour, que l’aumône doit être prélevée et donnée aux pauvres, que les mécréants doivent être châtiés… La codification de l’inceste est très rigoureuse.

 

Existe-t-il des prescriptions faussement attribuées au Coran ?

L’exigence de la circoncision ne figure pas dans le texte, c’est une tradition. L’excision est aussi absente. Et on ne trouve nulle recommandation sur la taille et la forme de la barbe, qui relève simplement d’une volonté d’imiter le Prophète. Mais il faut faire attention : d’une interprétation à l’autre, les écarts sont nombreux. Un croyant ordinaire ne peut comprendre seul le Coran, encore moins l’interpréter. Ce serait comme demander à un Français de lire aujourd’hui une Bible en latin.

 

La charia est, elle, plus rigoriste, non ?

Le Coran est un livre sacré ; comme tel, il donne des prescriptions relativement précises sur le dogme. La charia, en revanche, est une déclinaison, une transposition juridique du texte sacré. Elle rassemble un ensemble de normes définies par des hommes : la famille, la sexualité, l’héritage, l’éducation des enfants, l’obéissance aux préceptes dictés par les imams… De fait, elle est plus rigoriste. Œuvre des théologiens du VIIIe et du IXe siècle, elle traduit fatalement leur imaginaire et le degré d’acceptation de l’époque.

Les califes ont gouverné pendant des siècles avec la charia. Seuls les régimes musulmans les plus conservateurs l’appliquent aujourd’hui en totalité ou partie. On n’accepte plus aussi facilement que l’on coupe la main au voleur, que l’on lapide, que l’on excommunie pour une opinion…

 

La confusion n’est-elle pas grande entre charia et Coran ?

Les fondamentalistes ne font aucune différence entre la charia et le Coran. Ces groupuscules populistes religieux envoient des gamins à la boucherie en présentant le djihad comme un impératif de la foi musulmane, alors que le Coran interdit strictement la guerre entre musulmans ! Le djihad ne peut être qu’une guerre d’autodéfense visant à protéger ses femmes, sa terre et ses enfants. On peut aussi interpréter le djihad dont parle le Prophète comme une guerre spirituelle contre soi-même et ses mauvais penchants, un peu dans l’esprit du bouddhisme.

 

Vous travaillez beaucoup sur le corps en islam, et abordez des sujets tabous comme la sexualité, l’homosexualité, les courtisanes, ou les délices du sérail. L’islam est une religion sensuelle ?

Interrogé sur ce qu’il avait aimé de ce monde, le Prophète répondit : « Les femmes, les parfums et la prière. » La tradition raconte qu’il passa vingt-huit nuits consécutives avec son épouse copte Marya ! Sur les 6 218 versets du Coran, 650 parlent de la sexualité, de la femme, des règles, de la fécondité… Soit plus d’un dixième des versets !

Les musulmans vivent dans un quiproquo immense : ils subissent la contrainte de la religion, alors que l’islam leur recommande de vivre pleinement leur vie terrestre. La civilisation musulmane repose sur une idée fondamentale : le masculin et le féminin sont de création divine. L’exercice de la sexualité, l’amour et la tendresse sont donc, pour les hommes et les femmes unis par le mariage, une bénédiction de Dieu. Je n’ai fait qu’analyser les textes, mais écrivant cela, j’ai été traité de mécréant. Aucun de mes livres sur l’intime n’a encore été traduit dans le monde arabe !

 

Que dit l’islam sur la virginité des femmes ?

Le Coran ne dit rien sur la virginité. C’est la tradition bédouine patriarcale qui l’a imposée : elle faisait office de livret de famille, de filet de sécurité pour s’assurer de la paternité d’une grossesse et assurer les héritages. Les imams et les théologiens se sont appuyés au IXe siècle sur ce doute pour le cristalliser. Depuis personne n’a remis en cause leur parole, même si les mœurs ont évolué. Une libéralisation s’est imposée pour des raisons économiques. Les vastes appartements, qui pouvaient réunir les générations, sont remplacés par des deux-pièces cuisine. Les couples en profitent et gagnent quelques arpents de liberté supplémentaires.

Les musulmanes étaient indépendantes à l’origine. On l’oublie souvent, mais Khadidja, la première épouse du Prophète et première musulmane, était plus âgée que lui, veuve et femme d’affaires. C’est elle qui l’a engagé comme caravanier. Sur les dix épouses du Prophète, six n’étaient pas vierges.

 

Les femmes musulmanes doivent-elles se voiler ?

Absolument pas. Seuls deux versets et demi du Coran évoquent le voile en utilisant le mot « djilbab », qui peut aussi bien se traduire par « fichu », l’accessoire traditionnel des vieilles dames en Orient. Les représentations les plus proches de l’époque coranique montrent des femmes tantôt découvertes, tantôt voilées, mais jamais intégralement. Le voile intégral du type tchador ou burqa est apparu au XIXe siècle avec l’essor en Arabie Saoudite du wahhabisme, une vision puritaine et rigoriste de l’islam. L’obligation s’est rigidifiée avec le temps. En 1923, l’Égyptienne Huda Sharawi, leader du féminisme arabe, pouvait retirer son voile au Caire, suivie par des centaines de femmes, sans encourir de sanctions.

Des prédicateurs affirment aujourd’hui qu’une femme non voilée n’est pas un être humain, mais une exhibitionniste, voire une hystérique. Soyons sérieux ! S’il faut voiler la femme pour en faire une musulmane, que faire des millions de femmes dévoilées pendant quatorze siècles ? Étaient-elles de mauvaises musulmanes ? Et les -Asiatiques non voilées, et les Africaines non -voilées, sont-elles encore musulmanes ? Je défends un islam du cœur, pas un islam du fichu.

 

Vous avez pris position contre le port du foulard et de la burqa ?

Oui, j’y suis allé la fleur au fusil. Je voulais montrer que l’islam était affaire de choix, que le voile est étranger à la religion. Mais les conservateurs ont réussi leur travail de sape. Les idées des prédicateurs envoyés dans les banlieues françaises à partir des années 1970 ont infusé dans les mosquées, les salons, les mariages. Il n’y a plus de -mobilisation. Des mères nées dans les pays arabes et jamais voilées de leur vie imitent la quête identitaire de leurs filles. L’interdiction à l’école du port du foulard, selon un principe de laïcité, est défiée. Et ce, au moment même où des femmes des pays arabes revendiquent leur liberté. Au Qatar, plusieurs familles ont demandé à leurs filles de ne plus porter le voile à l’école.

 

L’islam serait-il incompris ?

Il est mal compris car il est mal expliqué. Une majorité de Français n’ont qu’une connaissance partielle de cette religion et ignorent tout de sa dimension lumineuse. Par leur absence de nuances, les médias nourrissent les amalgames, les fantasmes, la suspicion. De la violence terroriste, on tire des généralités applicables à près de deux milliards de musulmans dans le monde. En excluant des pays entiers comme l’Indonésie ou la Malaisie, où la tradition tolérante de l’islam résiste. Le jour où l’islam sera mieux connu, plus de personnes seront sensibles à sa diversité.

 

Comment a été appréciée votre traduction du Coran ?

Pour de nombreux croyants, j’ai longtemps été un mécréant qui s’occupait trop de sexualité. Ma démarche n’était pas comprise. Analyser les textes, les confronter à l’histoire, s’interroger sur l’existence de Dieu, cela suscitait la suspicion. J’ai donc reçu au début plus d’insultes que de demandes d’autographes. Maintenant, c’est l’inverse.

J’ai envoyé mon travail à des imams réputés. J’ai été invité en pèlerinage en Arabie Saoudite. En recevant mon texte, le grand mufti d’Alger m’a répondu par une pirouette : « Vous nous envoyez une traduction du Coran de mille cinq cents pages à lire, c’est une tâche inhumaine », m’a-t-il dit en ajoutant qu’il serait « très heureux » de recevoir ma traduction « à sa parution ». C’était une manière de valider ma démarche.

 

Restez-vous toujours optimiste en regardant le monde musulman ?

L’islamisme politique, le djihad, n’est pas près de s’arrêter. Quant au printemps arabe, ces révolutions de palais manquées ou trahies, il a mis en lumière les attentes et le blocage des sociétés. L’histoire du monde musulman s’accélère, je reste optimiste.