Les enfants maudits de Birmanie

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Les mômes regardent le ciel avec ennui. C’est l’été et la mousson revient avec son cortège gris, des flaques partout, grandes comme des lacs. San Kay Khine, 12 ans, se réfugie dans la hutte familiale, avec les poules effrayées par la pluie. Thazin, une voisine de son âge, vit aussi dans un cube d’ombre et de bambou. Les deux enfants habitent à Baw Lone Kwin, un village happé par la forêt, à soixante kilomètres au sud de Rangoun, en Birmanie. L’eau perce les toits rafistolés, l’électricité manque. Les habitants s’endettent pour acheter à manger. En 2011, une femme passe dans le village. Elle cherche des gamines dociles à envoyer en ville, pour devenir domestiques.

Rangoun, la capitale économique, déborde de petits qui triment pour aider leur famille. L’orpheline Thazin est vite choisie par la recruteuse. Les parents de San Kay Khine, eux, hésitent à envoyer leur fille, qui prend les devants : « Maman, on ne va pas s’en sortir. Je vais y aller. Je reviendrai pour la rentrée. » Pour 15 000 kyats par mois (8 euros), les deux enfants font la cuisine, le ménage et la lessive dans une boutique de vêtements de la 40e rue. Les premiers salaires sont payés d’avance, une aubaine. Mais les jeunes domestiques ne donnent pas de nouvelles. Quand les parents appellent, la gérante décroche et explique qu’elles sont absentes, qu’elles voyagent. Parfois, elles vont même à la plage. Les filles ratent une rentrée scolaire, puis deux. L’inquiétude grandit au village. La mère de San Kay Khine n’en peut plus. Elle veut revoir son enfant. En 2014, le maire paie le trajet jusqu’à Rangoun à quelques habitants. La ville paraît loin, au-delà des bois et de la rivière. Ils n’y mettent jamais les pieds.

Dans la 40e rue, les volontaires trouvent une boutique fermée. Ils débarquent au commissariat. L’accueil est froid, l’affaire n’intéresse pas, mais la police promet que les filles reviendront bientôt. La promesse ne résout rien. Le téléphone de la boutique ne répond plus. Les salaires ne sont même plus versés. Pendant ce temps, les champs de bétel et les rizières réclament des bras. Des enfants naissent, d’autres ventres. Cinq ans maintenant que les filles sont parties. Les parents finissent par accepter l’évidence, le coeur crevé. Leurs petites ont disparu. « Réfugié sur la planète humaine » L’homme qui détient la clé de cette histoire grimpe un escalier de pierre, sa valise défoncée sur l’épaule. Le bagage plie son corps mince, écrase sa nuque et sa bouille de gosse. Ses yeux luisent dans la pénombre, d’un éclat dur, deux billes de charbon. Avec la nuit vient l’envie d’être seul. Son souhait sera bientôt exaucé.