Les feux du Fouta-Djalon

Fouta djalon ok

Dans la moiteur ombreuse de la pièce, le crâne nu de l’homme blanc luit comme une étoile mouillée. Son visage paraît maquillé, poudré par les nuées de poussière rouge qu’agitent les chaises en plastique en raclant le sol. Florent Hivert époussette son uniforme sombre et jauge solennellement le public qui forme des cercles concentriques autour de lui : une trentaine d’hommes dans la fleur de l’âge, tous natifs de la région de Ninguélandé, au centre de la Guinée. Les notables sont assis au premier rang, les imams au second. Les éleveurs-cultivateurs derrière.

Leur village haut perché du nom de Wendou se fond dans les roches anthracite d’une montagne végétale. Il se trouve à plus de trois heures de Labé, la ville épicentre du Fouta-Djalon, après des kilomètres de pistes en latérite rouge escarpées et buissonneuses. Par le passé, cette bourgade n’avait pas coutume d’accueillir des officiels, encore moins des Européens. Hormis quelques journalistes lancés sur les traces de Nafissatou Diallo en 2011, la femme de chambre peule de l’« affaire DSK », qui déclencha un scandale planétaire en accusant de viol Dominique Strauss-Kahn, alors patron du Fonds monétaire international.

Et puis, en 2013, Wendou a été frappé par la « chose du Fouta », comme on dit sur la radio rurale de Guinée. Une « chose » ancienne, connue depuis longtemps, mais qui préoccupe enfin le gouvernement central et a motivé la venue de trois délégations étrangères en deux ans. La dernière en date est celle conduite par le lieutenant-colonel Hivert.

Un brin cérémonieux, le gradé français brandit avec lenteur, au-dessus des couvre-chefs multicolores, un document épais, plastifié. Il prend son souffle, sait que l’exposé qui l’attend, de par son jargon scientifique et son caractère abscons, risque de perdre une partie de l’auditoire. Les premiers mots sont assénés avec une force toute militaire : « J’ai tenu ma promesse… Je suis revenu ! », s’exclame- t-il.

Sa parole est aussitôt déclinée en pulaar, la langue de l’ethnie peule, majoritaire dans le Fouta- Djalon. D’un même souffle, les villageois gratifient l’officier d’un « N’jarama », l’expression de bienvenue du peuple peul, mélange de « bonjour » et de « merci ». Le jeune instituteur du comté, Ibrahim Sow, s’improvise traducteur, parce que, dit-il, cette fonction appartient « aux hommes de sciences ».

Dans l’embrasure d’une case dont il ne subsiste qu’un mur circulaire carbonisé, des petits garçons suivent du regard le document que Florent Hivert agite entre ses mains. La clef du mystère qui fige dans la peur et la méfiance leur village et, par-delà, l’ensemble de la contrée, est là, toute proche. (…)