Les nouveaux paysans

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Originaires d’Ouessant, les moutons sont ici chez eux, au milieu du bleu turbulent de l’Atlantique. Ils ne boivent pas d’eau, ne craignent pas la bourrasque et n’iront pas bien loin sur les vingt-six hectares de l’île de Quéménès. Ils avaient disparu avec le départ d’Henri Tassin, le dernier paysan propriétaire de l’île, ils sont revenus quinze ans plus tard avec un couple fraîchement débarqué. C’était en 2007. David et Soizic quittaient la ville pour redonner vie à ce bout de terre arraché des flots. Depuis leur arrivée, la démographie locale a fait un bond de 100 %. Ils sont quatre aujourd’hui à fouler la fine étendue d’herbe pelée : David, Soizic, et leurs enfants, Chloé, 6 ans, et Jules, 3 ans. Debout près de la fenêtre ouverte, David scrute la mer.

Grand gaillard à l’épaisse carrure, il plisse les yeux : « Je n’aime pas beaucoup ces nuages. En agriculture, le mauvais temps c’est le temps qui dure. » La cheminée crépite, un café fumant est posé sur la table. On entend la brise, les enfants font une sieste, la maisonnée – la seule de l’île – est paisible.

Avant de s’installer à Quéménès, David travaillait « sans grande conviction » dans un magasin de plongée à Brest. Le temps était long : « Je voulais devenir garde-côte, mais aucun poste n’était vacant. » Les yeux rivés sur le large, il vendait jour après jour son attirail dans la cité du Ponant. Jusqu’à ce qu’il tombe sur la petite annonce qui a tout déclenché : le Conservatoire du littoral cherchait des candidats prêts à emménager sur l’île déserte de Quéménès pour un projet mêlant agriculture et accueil de visiteurs.

« Nous n’avons pas hésité une seconde ! Nous n’avions jamais parlé de ferme entre nous, mais on s’est pris à rêver », s’exclame Soizic, en tournant une petite cuillère dans son café noir. Des cheveux courts et clairs encadrent sa mine joyeuse. À Brest, elle était animatrice de mer. C’est leur île sur la mer qui l’anime aujourd’hui. Près de la cheminée, la bibliothèque grimpe jusqu’au plafond. Les livres sur les étagères ne parlent que des îles : les Kerguelen, Fidji, l’Islande, la Polynésie…, leurs explorateurs, leurs oiseaux rares et leurs bagnards, celles toujours vierges ou délaissées. À Quéménès, terre de survie, le rêve se cultive.

Soizic chausse ses bottes marines sur le pas-de-porte et balaie les lieux d’un coup d’oeil : « Moins de deux kilomètres de long, quatre cents mètres de large et pas d’arbres à cause des embruns. » À droite, à gauche, devant, derrière, l’océan parcouru de reflets argent, les battements d’ailes des cormorans qui piquent sur la proie dans l’eau, et ce souffle toujours qui rosit les peaux. « Ici, le vent est maître. Ah, on en prend des rafales ! » C’est son nouveau monde. « J’ignore si je serais venue en sachant ce qui m’attendait », dit-elle en plaisantant à demi.