Les rois des tuyaux

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Patrick et Xavier. Drahi et Niel. Ces noms ne vous disent peut-être rien. C’est à eux que vous versez 29 euros sans y penser, par réflexe, pour avoir Internet. À eux que vous payez un forfait de téléphone et achetez Le Monde, L’Express, L’Obs, Télérama, Courrier international ou Libération. C’est vers eux que vous vous tournez quand vous allumez RMC ou BFMTV, et, bientôt, auprès d’eux qu’il faudra s’abonner pour suivre l’épopée européenne de votre équipe de foot préférée. Et c’est encore eux qui géreront un jour votre compte en banque. Xavier Niel a fondé Free. Patrick Drahi s’est offert SFR. Ils sont là, invisibles, à chaque moment de votre journée. Il ne leur a pas fallu vingt ans pour inscrire leur nom au classement des dix plus grosses fortunes du pays.

Une enquête sur Xavier Niel et Patrick Drahi débute par de belles histoires. Celles de gars soi-disant partis de rien, qui appellent aujourd’hui le président de la République sur son portable. Celui du hacker de Créteil passé par le porno et le Minitel avant de révolutionner le marché des télécoms avec Free. Et celui du petit génie des maths, fils de pieds-noirs, devenu l’empereur du câble à la force du poignet, d’une stratégie hyperagressive et d’une dette avoisinant les 50 milliards d’euros. Deux rivaux dont les chemins ne cessent de se croiser. Deux destins en miroir.

Deux patrons surprotégés, presque intouchables. Leur entourage respectif n’accepte d’interview qu’avec leur aval. Xavier Niel, qui traite personnellement ses milliers d’e-mails quotidiens, leur répond : « Up2U », pour « Up to you », à toi de voir, si ça te chante de leur parler. Une liberté de façade.

Même obsession du contrôle chez Patrick Drahi. Son jeune directeur de communication gère depuis Genève la parole de tous ceux qui travaillent ou ont travaillé avec lui, y compris des années auparavant. Après nous avoir fait savoir que le « boss » ne nous recevrait pas, le communicant nous a rassurés : « le feu vert » a été donné en haut lieu, à défaut du grand chef, nous pourrons voir ses subalternes ou ses associés.

Pour se faire une idée du pouvoir de ces hommes, projetons-nous le 29 juin 2017 à l’inauguration de Station F, le bébé de Xavier Niel. Un vaisseau spatial de 34 000 mètres carrés posé dans le 13e arrondissement de Paris. Une immense couveuse de start-up, ces jeunes entreprises qui rêvent d’une croissance à la Facebook. La déco est soignée, le style décontracté. Des baby-foot et des billards flambant neuf côtoient de vieux jeux d’arcade comme on en trouvait il y a vingt ans dans les bistrots. Tout le petit monde de l’Internet français se croise devant le bar à champagne.

Un type en attrape un autre par le bras et lui marmonne en faisant les gros yeux : « Arrête de dire que je suis rédacteur en chef ! Je suis cofondateur de la boîte. » L’autre, surpris : « Et ça change quoi ? » « Ça change qu’on n’est pas crédibles devant les investisseurs ! » À cet instant, la musique de Star Wars résonne sous la verrière. Emmanuel Macron arrive suivi d’une nuée de jeunes : « Monsieur le président ! J’ai lancé des cours de yoga en ligne », « Moi c’est de la livraison de céréales à domicile. » Comme si le chef de l’État signait des chèques en blanc.

Au bout d’un tunnel d’iPhone, le Président rejoint la maire de Paris, Anne Hidalgo, et la directrice de Station F, Roxanne Varza, une Américano-Iranienne de 32 ans, repérée par Xavier Niel alors qu’elle était rédactrice en chef d’un site spécialisé dans les nouvelles technologies. Sur scène, elle lui donne du « cher Xavier » et enchaîne en anglais : « You guys are amazing ! It’s just incredible to be here tonight. » Anne Hidalgo lance : « Welcome to the most beautiful city in the world ! » Puis, en français : « Xavier est un entrepreneur de génie. » Quelqu’un crie : « Xavier, on t’aime ! », et Hidalgo répète : « Xavier, on t’aime, oui, redisons-le plus fort ! »

Là-dessus, Emmanuel Macron prend la parole : « Il y a trois ans, j’ai promis à ma femme que j’arrêtais la vie politique et que j’allais créer ma boîte. J’allais devenir entrepreneur. Xavier Niel peut témoigner. » Ovation dans la salle. « Beaucoup de gens ont dit : “Ça marchera jamais”. » Nouveaux rires. « Puis d’autres ont dit : “Ce type est seul”, et encore : “Y a pas de clients”, c’était presque une secte et enfin, on l’a fait. »

La foule exulte. Macron poursuit en prédicateur : « Station F est une gare. Une gare, c’est l’endroit où l’on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien. Il faut être fier d’avoir une ambition incommensurable et ne pas se cacher de vouloir gagner de l’argent. » Il salue Xavier Niel au premier rang – « son intelligence, sa générosité » – et rend le micro.

 

Détenu à la prison de la Santé

 

Une semaineplus tard, nous retrouvons Xavier Niel dans une Station F quasi vide. Il sourit et porte son costume à lui, toujours le même à la manière de Homer Simpson, un ensemble pantalon noir et chemise blanche, sans veste ni cravate. Il nous entraîne à l’étage, dans la salle de repos meublée de poufs géants et d’un ours en peluche d’un mètre cinquante. « Bon, j’ignore de quoi on parle. Je sais que vous êtes “XXI” et comme je vous adore, j’ai dit oui ! » Xavier Niel est séducteur, habile, et ne se force pas pour enfiler la casquette du mec sympa, prêt à tout entendre et à répondre sans tabou. Si une question l’embête, il rit en plissant les yeux, comme font les Japonais quand vous leur posez une colle. On lui dit qu’on cherche à le comprendre et que, pour sonder les motivations d’un type de 50 ans, il n’est parfois pas idiot de remonter à l’enfance. « Oh mais je m’en souviens plus ! » On insiste.

« Je viens d’une famille normale. J’avais dit une fois “défavorisée”, ma maman avait pleuré pendant une semaine donc c’est fini, je n’ose plus le dire. Bref, une adolescence normale, toujours moyen à l’école, et un jour de 1981, j’avais 14 ans, mon père m’a offert mon premier ordinateur. » Tout ce qui suit paraît facile. « Le monde du Minitel a émergé, les sociétés qui se lançaient là-dedans n’avaient pas le savoir-faire. Elles ont fait appel à des petits jeunes qu’elles payaient très bien, au black. Alors à 18 ans je me suis lancé à mon compte. » Il vend ses logiciels aux grands groupes. « Le premier mois, j’ai gagné 200 000 francs. Le truc était délirant. » Comme n’importe quel môme qui touche au Loto, Niel s’achète des bagnoles de luxe. « Maintenant je prends le taxi. Ça hallucine les gens de savoir que je n’ai pas de chauffeur ni de garde du corps, mais les taxis, j’aime bien ; ils me disent ce qui va pas sur ma box, c’est un échange. »

Xavier Niel grandit à Créteil. Ce n’est pas un gamin des cités. Il habite un appartement, puis un pavillon. Le père juriste et la mère comptable travaillent à la maison. L’enfant part en vacances été comme hiver. À 12 ans, il entre au collège privé catholique De Maillé, tenu par les sœurs de la Congrégation du Holy Child. Puis rejoint le lycée privé Saint-Michel de Picpus, dans le 12e arrondissement de Paris. Élève sans histoire, ni rebelle ni fayot, il décroche son bac malgré un 2 en philo.

La suite, Xavier Niel la raconte le 8 juin 2004 à Renaud Van Ruymbeke, juge d’instruction au tribunal de grande instance de Paris : « En 1986, alors que j’étais en maths sup, j’ai décidé de travailler dans des sociétés de Minitel rose. J’ai fait la connaissance de Fernand Develter fin 1990. Il avait créé une société, Fermic, qui exerçait dans le Minitel de rencontres. Elle perdait de l’argent et ne fonctionnait pas. J’ai acquis 50 % des parts pour un montant symbolique, puis j’ai pris la direction de Fermic que j’ai développée jusque fin 1993. »

Ces confessions, Xavier Niel les fait parce qu’il est mis en examen pour « abus de biens sociaux » et détenu à la prison de la Santé. « À cette époque, Fernand Develter me parlait de ses investissements dans le sex-shop et me disait qu’il était très content des rentrées d’argent que cela lui procurait. J’ai vu un double intérêt à investir dans cette activité […]. C’était un retour sur investissement intéressant et non fiscalisé car le fonctionnement reposait sur une comptabilité occulte et des recettes en espèces non déclarées. »

Le système est simple : Fernand Develter et Xavier Niel détiennent environ 25 % de chaque établissement. À la fin du mois, les exploitants leur remettent en espèces un quart des recettes correspondant à leur quote-part. En 1999, affublé du surnom de « roi du porno » par Le Canard enchaîné, Xavier Niel se sépare de la plupart de ses sex-shops pour ne garder que les plus lucratifs. « Pourquoi avoir conservé des activités de ce type générant des recettes non déclarées alors que parallèlement vous développiez une activité déclarée qui paraît sans commune mesure ? », demande le juge Renaud Van Ruymbeke. Réponse de Niel : « Ces espèces étaient utilisables instantanément et ne donnaient pas la même sensation de gain que l’argent que je gagnais de façon orthodoxe dans mes activités d’opérateur de télécommunications. »

Xavier Niel sort de prison après un mois de préventive au quartier VIP de la Santé. Les milliardaires ayant passé une nuit derrière les barreaux se comptent sur les doigts d’une main : « Il y a forcément un côté bravade quand il vous arrive ce genre de merdes, vous essayez de prendre le truc de manière positive, raconte-t-il au magazine Society. J’ai fait du sport, ce qui ne m’arrive quand même pas souvent. J’ai joué aux cartes et j’ai rattrapé mon retard en téléréalité. Et puis comme les avocats sont les seules personnes qui peuvent facilement venir vous voir, j’ai soldé tous les problèmes juridiques de Free. »

Le juge Van Ruymbeke convoque Xavier Niel dans son bureau juste avant de le relâcher. « Je vous explique : il y a une ligne jaune. Ce que vous allez faire à l’avenir, c’est mordre cette ligne jaune, beaucoup, mais ne passez jamais plus de l’autre côté. » En face, le patron de Free, 37 ans, acquiesce. De cette mise au point, il retient qu’il est possible de mordre la ligne.