Lettre à une Calaisienne

ZoomCalais

Si surprenant que cela paraisse, l’hôtel Meurice de Calais est la maison mère du célèbre palace parisien, pas le contraire. Cet ancien relais de poste est même l’ancêtre de l’hôtellerie de luxe en Europe – luxe aujourd’hui passablement décati, mais qui pour un prix égal à celui d’un Ibis a longtemps séduit les touristes anglais. Le problème est que les touristes anglais, comme tout commerçant calaisien vous le dira, se sont carapatés par peur des migrants et, plus généralement, du chaos qui s’est emparé de la ville.

M. Cossard, le propriétaire, aimerait bien vendre son affaire – hélas, rien ne se vend à Calais ! Il aimerait bien aussi attirer la clientèle des CRS, dont pas moins de mille huit cents sont déployés aux alentours du tunnel et du port, une aubaine pour tous les gérants d’Ibis, de Novotel ou de Formule 1, mais les gens qui décident de ça au ministère de l’Intérieur ont dû juger la décrépitude bourgeoise du Meurice, ses toiles de Jouy fanées, ses méridiennes branlantes et ses fanfreluches poussiéreuses mal compatibles avec la rude mission des forces de l’ordre.

Une clientèle nouvelle y est toutefois apparue depuis quelques mois, composée pour moitié de journalistes, pour moitié de cinéastes et artistes venus de l’Europe entière témoigner de l’infortune des migrants. Par moments, on se croirait au légendaire Holiday Inn de Sarajevo, où au plus fort du siège logeaient tous les correspondants de guerre. Chacun, après le petit déjeuner, enfile une chaude doudoune sur son gilet multipoches, empoigne sa caméra et monte dans sa voiture louée à l’agence Avis de la place d’Armes pour se rendre dans la « jungle » comme on se rend au front.

Je ne vais pas dans la jungle, pour ma part – pas encore. Je reste en ville. Et ce matin, avant que je sorte, on m’a remis à la réception une lettre dont voici les premières lignes : « Non, pas vous ! Cet après-midi, c’était Laurent Cantet, la semaine dernière, Michael Haneke, on a vu passer Charlie Winston aussi, alors non, monsieur Carrère, pas vous ! C’est ce qu’on se dit ici : ras-le-bol de ces people, pardonnez-moi le mot, qui viennent faire leur beurre à Calais et nous prennent, nous qui sommes enfermés entre ses murailles, pour des rats de laboratoire ! Que venez-vous faire ici ? Quinze jours entre “Le Royaume” et votre prochain opus pour dormir au Meurice, écrire quelques pages dans “XXI” et dire votre vérité sur notre ville ? Vous observerez que je dis “notre ville”, comme si je me sentais désormais calaisienne. Savez-vous, monsieur Carrère, qu’en trois ans passés dans ce gouffre j’ai reçu pas moins d’une demande par semaine de gens de l’extérieur qui voulaient, comme vous, écrire, filmer, raconter à un micro ce qu’ils ont vu, croyant faire mieux que les autres, peut-être, voulant assouvir certainement l’impérieux besoin du commentaire personnel ? Calais est devenu un zoo dont je suis une des guichetières. Je connais le circuit, alors je me demande : dans quels pièges tomberezvous ? Quel air irez-vous humer ? Celui du Channel (je vous y ai vu) ? De la Betterave (je vous y ai vu aussi) ? Du Minck (où, forcément, on vous a emmené serrer des mains) ? Je ne sais pas, je n’arrive pas à mettre ma pensée au clair, mais enfin, ce dont je suis certaine, c’est que votre entreprise sera de toute façon un échec. »