L’homme qui murmure à l’oreille d’une ville

grandesynthe

Normalement, ça ne devrait pas être comme ça. Ces fleurs partout, ces buissons de roses parfumées, ces iris somptueux au pied des immeubles. Des arbres, il ne devrait pas y en avoir autant, plantés en bosquets, en rideaux, en coulée verte, en vergers même. Ces pelouses généreuses, ces petites prairies. Et ces canaux étroits, bordés de roseaux, soulignés par l’arc modeste des ponts, ce lac sur lequel un cygne semble avoir été déposé.

Quant aux quartiers, les maisons ici, les petits immeubles là, comment se fait-il qu’ils ne soient pas laids ? Matériaux, couleurs, désalignements savants, quelqu’un y a réfléchi sérieusement. Sans doute même s’y sont-ils mis à plusieurs. Pas de cochonneries abandonnées par terre, d’éparpillements de sacs plastiques, d’emballages graisseux, de canettes écrasées. Mieux, pas un tag sur les façades… Quelques grandes fresques colorées, comme sur le mur de la médiathèque, qu’aucun vandale adolescent n’a pensé à maculer. On est où, là ? En Suisse ? Au Danemark ?

On a pris tout à l’heure le bus à la gare de Dunkerque. On a traversé Saint-Pol-sur-Mer, on n’était pas surpris. La ruine ordinaire, ça vous saute aux yeux. Les magasins abandonnés, rideaux de fer à demi baissés sur les devantures, les boîtes en béton estampillées « logement social », les matériaux à bas coût, les squares décourageants, les bégonias mités des parterres municipaux… La misère visible des villes du Nord deux fois saccagées, par l’industrialisation massive au milieu du xxe siècle, et par son reflux à la fin.

Un rond-point, puis un autre, on a fait sept kilomètres. Et le bus est entré dans Grande-Synthe, cinq quartiers, vingt-deux mille habitants. La petite ville en forme de couque est prise dans une ceinture routière, l’autoroute en bas, la nationale en haut. Le contexte est le même : colonisation industrielle, débâcle et quatorze sites Seveso pour solde de tout compte. Seulement, ici s’efface le sentiment d’entrer dans l’une des banlieues abandonnées du monde.

Non que les Grand-Synthois soient plus fortunés que leurs voisins. Ils le sont moins : le revenu moyen des habitants est de 982 euros par mois, contre 1 365 sur l’agglomération dunkerquoise. À peine au-dessus des 977 euros du seuil de pauvreté, que de toute façon 30 % de la population n’atteint pas.

Tous les indicateurs sont à l’avenant. Le taux de chômage tourne autour de 24 %, et c’est pire chez les jeunes, 46,4 %, presque deux fois la moyenne nationale. Les familles sont plus nombreuses, plus monoparentales, les habitants moins qualifiés, les femmes travaillent moins qu’ailleurs… Parmi ceux qui reçoivent des allocations, 33 % en dépendent pour plus de 50 %, et 19 % pour 100 %. Un dernier chiffre pour la route, allez. Dans les trois quartiers dits « prioritaires », la part des logements HLM est supérieure à 75 %.

 

Des pauvres dans un environnement de riches

 

Tout ce qu’on ne voit pas en entrant dans Grande-Synthe, mais que les chiffres révèlent, se devine sur les corps des passants qui font leurs courses au Spar ou patientent à l’arrêt du bus. Les visages fatigués, creusés ou empâtés, les très jeunes femmes qui traînent des poussettes, et ces hommes épuisés par les bières à 8,5 degrés qui tiennent le mur à côté du Carrefour. Les stigmates de la pauvreté. Que font tous ces gens dans cet environnement soigné qui semble imaginé pour satisfaire des critères de riches ? S’il ne s’agissait que d’un coup de Ripolin pour donner le change… Mais c’est tout l’inverse. C’est même comme si le souci du beau n’était que la part visible du souci du bien.

L’entretien du végétal, par exemple, des parcs aux jardins partagés, se fait sans produit phytosanitaire, et depuis des années. Les neuf cents repas de la cantine municipale (record régional) où déjeunent les gosses sont bios, cuisinés sur place, délicieux. Les pratiques sportives et culturelles sont encouragées (tarifs réduits et passes gratuits au besoin), pléthoriques (27 disciplines sportives, 27 instruments proposés), dotées d’équipements haut de gamme (piscine, stades, salles de sport dont une de pétanque, terrains de foot, centre d’équitation, cinémas, galerie, médiathèque, salles de théâtre, studios de répétitions). L’énergie consommée par les habitations, les équipements et les éclairages publics est issue à 56 % des renouvelables, les procédés de construction limitent au maximum sa consommation.

Dans chaque quartier, une grande maison accueille les services municipaux, les activités sportives et culturelles, et les plus de trois cent cinquante associations actives sur la ville. Ah oui, il y a aussi cinq voitures au biogaz, une mutuelle collective à 20 euros, des vélos en libre-service, deux chevaux de trait, des moutons en écopâturage, la plus grande réserve naturelle de la région (172 hectares), deux serres d’herbes médicinales, un festival de théâtre, une université populaire, des centaines d’arbres fruitiers qui donnent du printemps à l’automne des fruits que les habitants sont invités à cueillir, et un budget participatif de 500 000 euros voté cette année à l’automne pour financer les projets des habitants… Tout ça, pour l’exemple, en vrac et de mémoire. La liste des réalisations est interminable. On est dans un laboratoire. Quelle ville, riches comprises, en propose un qui lui soit comparable ? Et pourquoi Grande-Synthe ? C’est quoi, le miracle ?